À travers le fonds de dotation Fondaher, la famille s’engage activement dans une philanthropie structurée, mêlant transmission, impact et engagement collectif. Entretien avec le président de Génération Daher sur l’évolution de la philanthropie au sein des entreprises familiales et le rôle grandissant des nouvelles générations. Entretien avec Sylvain Prévot, associé fondateur de Lysi, cabinet de conseil en stratégie durable, président de l’association Génération Daher, coprésident de la communauté impact du FBN France.

 

Décideurs. Quel est le rôle de l’association ?

Sylvain Prévot. Génération Daher a été créée pour rassembler les six cent cinquante cousins issus de sept générations et leur transmettre l’histoire et les valeurs de la famille. L’objectif est de créer du lien et de donner envie à chacun de s’engager dans la transmission aux générations futures. L’association est également membre fondateur de Fondaher, un fonds de dotation familial lancé par la famille en 2013 et soutenu par l’entreprise familiale Daher. Nous avons voulu mettre en commun nos initiatives philanthropiques pour renforcer l’impact.

Aujourd’hui, le fonds de dotation vise prioritairement à permettre à des personnes en difficulté de reconstruire leur avenir par la formation professionnelle. Le modèle est innovant : le fonds est cogéré par la famille actionnaire et l’entreprise, impliquant actionnaires et collaborateurs autour d’une mission commune. Ce modèle renforce l’engagement collectif et favorise une vision long terme de notre action philanthropique. Nous nous inspirons beaucoup des modèles mis en place par d’autres familles grâce aux échanges que nous avons dans le cadre du FBN France (Family Business Network France). Je suis personnellement très impliqué dans cette association depuis plus de dix ans, d’abord au sein de la communauté Next Gen, et aujourd’hui auprès de la communauté impact. Mon rôle depuis deux ans est d’animer les membres du FBN France qui s’intéressent aux thématiques de la transition, de l’impact, de la philanthropie, de l’investissement à impact ou de la RSE.

Comment les nouvelles générations influencent-elles la vision philanthropique des entreprises familiales ?

Les jeunes générations perçoivent la philanthropie comme un engagement stratégique, intégré à l’économie, et non plus comme un simple don. Elles veulent mesurer l’impact et s’assurer que les projets soutenus ont une portée durable. La séparation entre business et philanthropie s’estompe au profit d’une logique d’investissement à impact. L’investissement à impact devient ainsi une alternative au don traditionnel. Plutôt que de donner d’un côté et investir de l’autre, la Next Gen cherche à aligner les valeurs familiales avec une stratégie d’investissement responsable.

Quelles sont les causes qui les mobilisent ?

Historiquement, la philanthropie familiale s’est concentrée sur les enjeux sociaux. Aujourd’hui, l’environnement prend une place prépondérante. Il y a un rééquilibrage, les causes environnementales étant désormais aussi centrales. Exemple concret : Fondaher soutient l’association Être, école de la transition écologique, qui accompagne la réinsertion professionnelle par la formation aux métiers liés à la transition écologique. Nous restons dans notre cœur de mission – la formation et l’insertion – mais avec une approche qui intègre pleinement l’enjeu environnemental.

Comment aidez-vous les familles à transmettre les valeurs philanthropiques aux nouvelles générations ?

L’éducation et l’expérience sont essentielles. Chez Daher, nous organisons chaque année la soirée One Daher, où la jeune génération découvre les projets soutenus par notre fonds de dotation. L’idée est qu’ils vivent la philanthropie plutôt que de la théoriser. Mais sensibiliser ne suffit pas : il faut responsabiliser. Nous encourageons les jeunes à siéger dans les conseils d’administration du fonds de dotation ou à parrainer une association qui leur tient à coeur. Être acteur leur permet de comprendre l’impact de leurs décisions et d’ancrer leur engagement. Mais le levier le plus fort pour mobiliser la nouvelle génération est de les impliquer dans les réflexions stratégiques. La bonne pratique est de requestionner régulièrement la stratégie philanthropique familiale en intégrant la nouvelle génération. Cela permet de garder une dynamique intergénérationnelle et d’adapter les actions aux nouvelles priorités.

Avez-vous un exemple à partager ?

Un modèle inspirant est celui du projet Eko-Stêr. En 2020, la Foncière Charier rachète un site laissé en sommeil depuis 2006, avec l’engagement de valoriser ce patrimoine rural et de participer activement à la redynamisation du territoire qui l’a vu naître. Eko-Stêr c’est aussi l’exigence de développer un projet à fort impact environnemental et social, en cohérence avec la vision et les valeurs portées par la nouvelle génération de la famille Charier. Ce type d’initiative montre qu’on peut créer de l’activité économique vertueuse et durable. Ce modèle, qui associe régénération environnementale, inclusion sociale et développement économique, reflète parfaitement l’évolution de la philanthropie vers des projets plus systémiques et autonomes.

Pensez-vous que les nouvelles générations redéfinissent la notion de "donner" ?

Absolument. La philanthropie traditionnelle reposait sur un don unilatéral, alors que la Next Gen cherche à bâtir des modèles pérennes et autoporteurs. L’investissement à impact est un levier clé. Les nouvelles générations ne veulent pas seulement financer des causes, mais créer des modèles économiques qui génèrent du bien commun. L’ambition est de structurer des actions qui ne nécessitent peu ou pas de financements récurrents. Dans la philanthropie classique, il faut donner en permanence. Avec l’investissement à impact, on peut créer une activité qui génère ses propres ressources et se développe sur le long terme.

Quels conseils donneriez-vous pour impliquer la nouvelle génération aux projets philanthropiques ?

Impliquer les jeunes dès le départ : leur donner des rôles concrets dans la gouvernance du fonds de dotation familial. Les intégrer dans les comités de décision leur permet de comprendre les enjeux et d’avoir un vrai impact. Créer du lien avec les associations soutenues : aller au-delà du don financier. La philanthropie doit être une expérience vécue, par des visites, du mécénat de compétences ou des projets concrets. Favoriser l’échange avec les collaborateurs de l’entreprise : associer les équipes aux actions philanthropiques. Chez Daher, le fonds de dotation est cogéré par des membres de la famille et des salariés du groupe, ce qui permet de renforcer l’engagement collectif. Revoir régulièrement la stratégie philanthropique : ne pas figer les engagements. Il est essentiel de remettre à plat la vision tous les dix ans pour s’assurer qu’elle reste alignée avec les valeurs de la Next Gen.

Pour conclure, la philanthropie est-elle en pleine mutation ?

Les nouvelles générations redessinent les contours de l’engagement familial. Nous passons d’une philanthropie classique, où l’on gagne de l’argent d’un côté pour en redonner une partie de l’autre, à une approche plus entrepreneuriale, qui cherche à structurer des modèles économiques durables. L’avenir repose sur une convergence entre philanthropie et business. Les familles doivent voir la philanthropie non plus comme un acte ponctuel, mais comme un levier stratégique de transformation sociale et environnementale. Pour cela, il faut associer toutes les parties prenantes : famille, collaborateurs, entreprises et associations. Ce qui est assez fort aujourd’hui dans la démarche FBN Impact, c’est la prise de conscience que nous faisons face à des enjeux devenus systémiques. La force du FBN est de permettre à différentes familles entrepreneuriales de se rencontrer et de fédérer leur force. Cette union est en mesure de mobiliser plus largement et de faire bouger les lignes à terme. C’est en construisant des dynamiques collectives que nous aurons un impact durable. La philanthropie de demain sera systémique ou ne sera pas.