Malgré l’urgence climatique, la finance durable marque le pas. Sous l’effet combiné de la sous-performance des fonds ESG et de la complexité réglementaire, les capitaux se détournent du vert. Entre désillusion et réorientation stratégique, le secteur tente de redéfinir son rôle dans une économie en quête de souveraineté énergétique.

Le 23 septembre 2025, au sommet spécial pour le climat, devant 100 chefs d’État et de gouvernement, Donald Trump a qualifié le changement climatique comme " la plus grosse escroquerie jamais menée contre le monde ". Avec un backlash permanent depuis sa réélection, il ne semble pas étonnant que des indices comme le S&P Global Clean Energy Transition Index aient baissé de près de 40 % entre 2021 et 2025. Il faut dire que le soutien de la Maison-Blanche en matière environnementale a été mis à l’honneur ces dernières années : démantèlement massif de la réglementation environnementale, soutien aux énergies fossiles, stratégie du " Drill baby, drill ". De fait, une question taraude : ce désintérêt pour la finance durable a-t-il traversé l’Atlantique ? La réponse se veut aussi simple que déceptive : oui, et il a même conquis le monde.

Un effet mondial

Le désintérêt pour les questions environnementales se vérifie à différentes échelles. Si l’on regarde au niveau mondial, les postes très polluants, tels que l’aviation ou l’extraction de matières fossiles, connaissent des niveaux de croissance record. En mars 2025, le ministre indien du charbon a par exemple annoncé fièrement avoir franchi le cap du milliard de tonnes de charbon produit sur une année. Côté aviation, dans son communiqué mensuel, l’association internationale du transport aérien (IATA) a annoncé que " le nombre de passagers devrait atteindre 5,2 milliards en 2025, soit une hausse de 6,7 % par rapport à 2024 ", des niveaux dépassant largement ceux avant-Covid.
Bien que l’Union européenne demeure la meilleure élève en matière environnementale, il est intéressant de noter que la pression concurrentielle subie par les entreprises pousse la Commission à freiner sur la mise en place de calendriers stricts bannissant les polluants. Ainsi, ces dernières années ont fait l’objet de rétropédalages sur les acquis réglementaires (Green Deal, par exemple), et d’ouverture à l’importation de produits ne respectant pas les normes européennes (accord de libre-échange avec le Mercosur).
Un zoom sur la France ne verdirait pas davantage le tableau. Alors que " 76 % des Français estiment qu’il est nécessaire d’agir pour préserver l’environnement " d’après une enquête de l’Ademe, des entreprises comme Shein, connue pour rejeter 26,2 millions de tonnes de GES* en 2024, ou Temu ont connu des niveaux d’importation de colis record cette année.

La phase descendante d’un cycle

Pourtant, il y a quelques années, la thématique faisait les gros titres. Les sociétés de gestion démultipliaient leurs offres ESG. " Il y a eu un effet Covid, avec une bulle qui a gonflé très vite avant d’éclater tout aussi rapidement ", déclare Bastien Baron, fondateur de Justae Gestion Privée. " Beaucoup ont pris conscience de l’importance de leur santé et de leur bien-être durant cette période. Mais une fois que la vie a repris son cours, la plupart ont renoué avec leurs habitudes, leurs modes de consommation, et aujourd’hui leurs investissements ne sont finalement pas très différents de ce qu’ils étaient il y a 15 ans ", ajoute-t-il. Depuis, d’autres valorisations ont pris le devant de la scène. " Dernièrement, c’est plutôt la tech qui surperforme et on ne peut pas dire que ce soit de la green tech. Au contraire c’est très polluant ".

Des labels et une réglementation qui n’aident pas

Pour essayer de mettre en avant les entreprises investies dans des démarches de décarbonation ou d’investissement vert, des organismes publics, parapublics, privés, indépendants ou autoproclamés se sont empressés de distribuer des certifications, participant à ce que l’on pourrait qualifier aujourd’hui d’" industrie des labels ". Ce qui pose un problème c’est que " personne ne comprend ce que signifie ISR, ESG, article 6, 8 ou 9. Ce sont des appellations de technocrates bien trop obscures pour le grand public ", explique Bastien Baron. " La latitude laissée par la SFDR aux sociétés de gestion dans la définition d'un investissement durable, l'arrivée trop tardive de la CSRD obligeant les sociétés à communiquer sur des données incomplètes, le manque de visibilité du label ISR, et les accusations récurrentes de greenwashing, ont contribué à semer le trouble et la confusion et ont renforcé le scepticisme ambiant ", détaille Alix Roy, responsable ISR chez Ecofi.
Il y a donc un enjeu de prise de conscience et de pédagogie à avoir auprès des investisseurs. À ce sujet, François-Xavier Soeur, fondateur de Terrae Patrimoine, insiste : " Tant que les événements environnementaux n’impactent pas le quotidien des gens, ils ont du mal à se lancer et à y croire. Il faut donc être rigoureux sur la formation "

Un problème de performance

Au-delà des questions de transparence des labels et de greenwashing, ce qui interroge, c’est la sous-performance des fonds ESG. Or, comme le rappelle Aglaé Touchard Le Drian, directrice associée chez Raise, " les investisseurs suivent toujours les enjeux de tracking de performance ". Les rendements sont au cœur des préoccupations. " Ce n’est pas directement lié aux questions ESG. Si demain les investissements dits ESG réalisaient les meilleures performances, alors tout le monde investirait dedans ", précise Bastien Baron.

Investir au bon endroit

Pour réaliser des profits, une voie semble évidente : le non-coté. " Nous remarquons que c’est en investissant sur les marchés privés que l’on peut avoir le plus d’impact tout en ayant de très bonnes performances. Les actionnaires ont souvent plus de poids, et les dirigeants plus de temps, pour mettre en place des mesures concrètes qui vont conjuguer business et impact ", déclare Bastien Baron. L’important étant de sélectionner les bonnes entreprises. Pour protéger les investisseurs du risque, il est possible de " faire de l’impact sur des entreprises qui sont mûres et qui sont rentables, dès lors que l’on arrive à démontrer notre additionalité ", précise Aglaé Touchard le Drian.
Mais le non-coté ne convient pas à tout le monde. Pour éviter de faire des impasses et réellement avoir de l’impact, " il faut conjuguer le coté et le non-coté ", affirme Angèle Tata, Associée chez Terrae Patrimoine. Car si l'impact et l'additionnalité des émetteurs non cotés sont souvent plus facilement démontrables, il est nécessaire de ne pas ignorer les actifs côtés, qui peuvent générer de fortes externalités négatives. " S'engager auprès de ces entreprises pour qu'elles améliorent leurs pratiques, c'est viser une influence positive à plus grande échelle et, à terme, une performance plus durable " ajoute Alix Roy.

En investissant de cette manière, cela permet de capter tous les investisseurs aux profils de risques variés et offrir également une solution aux clients qui n’ont pas la capacité financière pour se positionner sur les marchés privés.

" Une clientèle encore très convaincue "

Si une large partie des investisseurs se détourne de la finance durable, une autre reste encore " très convaincue ", affirme Angèle Tata. Il y a une différence notoire entre ceux qui regardent à court terme et ceux qui investissent à long terme. Pour Antoine Dumont, directeur de la distribution et des partenariats chez Ecofi, " il y a un vrai court termisme de la part des investisseurs, qui s’éloignent des fonds qui ont sous-performé ". Mais cela ne concerne pas tout le monde. " Nous avons des clients pour qui une, deux ou trois années de sous-performance par rapport à des indices ne suffisent pas à les désintéresser, car ils ont une vision de long terme ", affirme Angèle Tata. " Avec des cabinets convaincus, cela marche aussi. Nous n’avons jamais autant collecté que ces dernières années " précise-t-elle.

Il est intéressant de noter qu’il y a une hétérogénéité en fonction à la fois des types d’investisseurs et des géographies. " Les institutionnels restent investis sur ces sujets, d’autant plus qu’ils sont bien mieux équipés en la matière, alors que les investisseurs retails peuvent être plus perturbés par la volatilité des marchés et les évolutions réglementaires ", détaille Aglaé Touchard le Drian.

Investir pour la souveraineté

Aujourd’hui, il y a un mouvement de rebranding sur les marchés financiers. " Aux États-Unis notamment, on ne parle plus de transition énergétique, mais de sécurité énergétique ", assure Aglaé Touchard Le Drian. La période Covid a eu un impact fort sur la volonté de réindustrialiser l’Europe et, par conséquent, la France. " Nous sommes dans un monde où la puissance vient de l’énergie ", explique Antoine Dumont. Il y a donc un autre moyen de prendre le sujet, " en axant l’intérêt sur notre dépendance extrême aux énergies disponibles. "

 " Si on ne décarbone pas avec le sujet du climat, il faut qu’on décarbone pour des raisons de souveraineté et d’autonomie stratégique ". Antoine Dumont (Ecofi)

Dans un monde où les dotations ne sont pas réparties de façon égale sur le globe et où l’Europe importe quasiment l’entièreté des ressources fossiles dont elle a besoin, " notre indépendance va passer par notre capacité à déployer une énergie bas carbone ", explique Antoine Dumont.

Repenser la réglementation, innover

Il paraît difficile d’accélérer sur les questions de finance durable quand les intérêts sont à l’arrêt. Aglaé Touchard Le Drian ouvre pourtant une voie : " il serait réellement pertinent de faire évoluer la manière de calculer la valeur, en prenant en compte aussi les enjeux extra-financiers. " Bien sûr, il va falloir innover, Alix Roy confie d’ailleurs que sa société " a beaucoup d’attentes sur la refonte la réglementation SFDR ". Bien que certains clients soient convaincus que la période green est révolue, " c’est une responsabilité que l’on doit prendre en tant que CGP ", conclut Angèle Tata.

Ce désinvestissement n’est peut-être qu’un passage à vide. La finance durable n’est pas morte, elle mue. Elle quitte les effets d’annonce pour s’ancrer dans le réel, là où la rentabilité rencontre la responsabilité. Demain, il ne s’agira plus seulement d’investir pour croître, mais d’investir pour durer. La finance durable n’est pas abandonnée. Elle attend simplement qu’on la réinvente.

 

Clara Lelièvre


*Scope 1,2 et 3, d’après le rapport ESG 2025 du distributeur