Les entreprises, comme les investisseurs, prennent conscience de leur dépendance économique et financière aux contributions de la nature. Pourtant, cette dernière reste un acteur minoritaire dans les organes de gouvernance. 

Chaque jour, la nature produit silencieusement les conditions de notre prospérité : elle purifie l’eau, fertilise les sols, régule le climat, stocke le carbone, pollinise les cultures. Pourtant, ces services écosystémiques sont souvent invisibles dans les bilans comptables et dans les agendas des assemblées générales. Leur dégradation n’est donc pas seulement un risque environnemental, mais aussi un risque stratégique et financier majeur.

Un changement de paradigme : la «nature governance»

Frantz Gault, auteur de La nature au travail, propose donc de penser la nature non plus comme une ressource, mais comme un acteur à part entière. Il introduit notamment le concept de natura laborata, soulignant que la nature est mise au travail par les humains, et qu’elle devrait, de ce fait, être mieux considérée, comme tout autre travailleur. Dans ce cadre, il avance trois scenarii pour représenter la nature dans la gouvernance des entreprises :

  • Une nature actionnaire, avec un droit de vote lors de l’assemblée générale ou du conseil d’administration ;
  • Une nature représentée par les syndicats, en vertu des prérogatives environnementales dont ils disposent ;
  • Une nature pensée comme partie prenante, représentée dans d’autres instances (comité de direction, comité mission, etc.).

Depuis la publication de ces propositions, des entreprises ont décidé de passer à l’action. Le groupe Norsys, par exemple, a choisi de mettre en application les trois scenarii, et de nommer Frantz Gault comme représentant de la nature au conseil d’administration. À ce titre, il dispose d’un droit de vote proportionnel aux 10 % d’actions ayant été cédées à la nature ; ainsi que d’un droit de veto sur certains sujets stratégiques.

Pourquoi ce mouvement importe dans le secteur de la finance?

Pour la finance durable, les lettres ESG sont devenues un mantra : E pour environnement, S pour social, G pour gouvernance. Cependant, ce dernier reste souvent le parent pauvre des trois piliers. En effet, l’évaluation de la gouvernance se fait généralement autour d’enjeux d’éthique, de rémunération ou de composition du conseil d’administration, mais le rapport à la nature y est trop rarement pris en compte.

Pourtant, c’est précisément à ce niveau que la représentation de la nature peut apporter une rupture systémique. D’une part, pour l’entreprise, intégrer la voix de la nature dans sa gouvernance permet d’élargir son horizon stratégique et d’améliorer sa résilience face aux dépendances écologiques et aux risques systémiques. 

D’autre part, pour les investisseurs, cette nouvelle gouvernance ne se limitant plus à des questions de rémunération ou de transparence ouvre la voie à des stratégies d’investissement mieux ancrées dans le réel, renforçant à la fois la résilience et la performance économique sur le long terme.

Ainsi, pour les fonds d’investissement cotés affichant un objectif biodiversité, la prochaine étape sera de veiller à ce que les entreprises dans lesquelles ils investissent se dotent d’une gouvernance capable de représenter la nature dans les instances de décision. Cela pourrait notamment concerner : OFI invest AM avec Ofi Invest Biodiversity Global Equity ; AXA IM avec AXA WF ACT Biodiversity ; Sienna IM avec le premier fonds en dette privée dédié à la préservation et la restauration de la biodiversité en Europe ; ou encore le fonds de place biodiversité géré Mirova et qui représente 11 institutions françaises.

Dans l’univers coté, ancrer la gouvernance dans un horizon tenant compte des problématiques futures est déjà une réalité. Par exemple, Veolia a récemment institué un conseil des générations futures 7 rapportant directement auprès de la CEO du groupe. En 2024, l’entreprise a également nommé l’écologue Julia Marton-Lefevre au sein de son conseil d’administration.

Le cas du non-côté : une responsabilité accrue

Dans le non-coté, la gouvernance nature prend une autre importance, dans la mesure où les fonds d’investissement détiennent la capacité d’accompagner la transition de leurs participations. Cette forme de gouvernance peut s’incarner de deux façons. En amont d’une décision d’investissement, en constituant un conseil scientifique indépendant dont la mission sera d’apporter un avis éclairé sur les impacts, risques et dépendances écologiques des projets financés. Ce conseil, composé de chercheurs, d’ONG et d’experts sectoriels, permet d’aiguiller les investisseurs sur les indicateurs et méthodologies pertinentes pour mesurer l’impact environnemental. C’est ainsi qu’est organisé le fonds « objectif biodiversité » géré par Starquest-Montefiore. 

En aval de l’investissement, en instituant un administrateur nature indépendant, intervenant en binôme avec l’administrateur mandaté par l’investisseur. Ce représentant de la nature joue le rôle d’un gardien des engagements écologiques pris par les parties prenantes. À ce titre, il opérationnalise la stratégie d’impact fixée en concertation avec le conseil scientifique, il effectue un suivi rapproché des objectifs environnementaux, et, le cas échéant, il ajuste la stratégie écologique aux impondérables rencontrés par l’entreprise. Dans le cadre de son fonds « limites planétaires », Eurazeo a mandaté deux personnes au sein de ses participations : un administrateur classique, qui supervise la performance économique ; et une autre personne dont la mission est de suivre les objectifs sociétaux et environnementaux de l’entreprise.

Qui doit représenter la nature

Pour Frantz Gault, il serait hasardeux de s’appuyer sur une personne unique. Il suggère plutôt de mobiliser un consortium d’experts, aux compétences multidisciplinaires, dont le représentant de la nature est l’émissaire. L’auteur recommande également de nommer une personne morale au siège de représentant de la nature, par exemple une structure d’intérêt général spécialisée dans ce métier, dont la mission sera de former et de mandater les personnes physiques qualifiées pour exercer ce mandat. Un tel montage est, selon lui, indispensable pour assurer l’intégrité du rôle de représentant de la nature.

Vers un nouveau standard de gouvernance pour la nature et la finance

Reconnaître la nature au niveau stratégique de l’entreprise implique donc un changement de référentiel et de gouvernance. Cela peut en outre se traduire par une mise à jour des documents légaux, comme l’a fait Swen Capital Partner, indiquant dans ses statuts « Nous sommes rassemblés pour mettre l’investissement au service de la Nature. Nous développons des solutions exigeantes et coopérons avec notre écosystème pour créer de la valeur durable et progresser ensemble».

Si les fonds d’investissement ont un rôle structurant à jouer, d’autres acteurs doivent aussi être impliqués. Les agences de notation extra-financière, par exemple, peuvent intervenir en questionnant les mécanismes de gouvernance nature, et en intégrant ce point dans leurs notations. 

Quant aux entreprises, elles peuvent aller bien au-delà de l’administrateur nature, et infuser sa représentation dans leurs processus opérationnels, voire dans leurs structures capitalistiques comme l’a fait Norsys. Une fois ces mécanismes de gouvernance adoptés, elles peuvent s’attendre à des bénéfices sur leur gestion des risques, à inventer des business modèles plus robustes et améliorer leur notation ESG.

Pour les investisseurs, l’appel est donc lancé : accompagnez les entreprises que vous financez pour qu’elles adaptent leur gouvernance afin d’y intégrer la voix de la nature. 


Par Olivia Blanchard, présidente des Acteurs de la Finance responsable (AFR) et fondatrice de Nature in Finance, et Frantz Gault, sociologue des organisations, cofondateur de Vivøices et auteur de La nature au travail.