Acteur historique de l’économie sociale, Agrica mise sur les actifs non cotés pour conjuguer rendement financier, impact positif et résilience des territoires. Interview d’Aurélien Leguay, directeur délégué des investissements.

Décideurs. Pouvez-vous nous présenter Agrica ?

Aurélien Leguay. Agrica est un partenaire engagé du monde agricole et un acteur de référence de l’économie sociale. Nous accompagnons les salariés, retraités et entreprises du secteur agricole sur la retraite complémentaire, la prévoyance, la santé et l’épargne retraite. En tant qu’organisme paritaire à but non lucratif, nous n’avons pas d’actionnaires à rémunérer. Notre gouvernance repose donc sur des administrateurs bénévoles représentant à parts égales employeurs et salariés. Dans ce cadre, notre objectif est de financer l’économie et la société de manière responsable, notre engagement depuis plus de vingt ans.

Quelle est la stratégie d’Agrica en matière de non coté ?

Nous investissons dans la préservation du patrimoine forestier, l’immobilier durable et le financement de la transition énergétique, où les actifs non cotés sont des leviers privilégiés pour déployer cette stratégie. Ils nous permettent de soutenir des projets concrets, tels que des infrastructures énergétiques, la modernisation des filières agroalimentaires ou encore de l’immobilier durable. Aujourd’hui, notre portefeuille non coté, historiquement orienté vers le capital-investissement, se rééquilibre progressivement vers la dette privée, offrant un couple rendement/risque plus attractif et des retours en cash plus rapides dans un contexte où les distributions du private equity ralentissent. Au total, le non coté représente environ 3 % de nos portefeuilles.

Cette poche a-t-elle vocation à augmenter ?
L’objectif est de maintenir une allocation stable autour de 3 % en équilibrant nouveaux engagements et distributions. Nous adaptons cependant la répartition selon la nature des passifs. Par exemple, la prévoyance à horizon court se prête bien à la dette privée, dans laquelle les engagements de retraite, plus longs, s’accordent davantage au capital-investissement et à l’infrastructure.

Le sujet de la souveraineté fait la une des médias. Comment abordez-vous cet enjeu ?

C’est une notion que nous avons toujours intégrée, notamment la souveraineté alimentaire et économique. Elle est au cœur de notre mission, qui est de renforcer la résilience sociale et environnementale du monde agricole. Nous soutenons les territoires en investissant dans des infrastructures d’énergie et de mobilité et au sein de fonds à impact destinés à l’agriculture durable, la relocalisation des filières agroalimentaires et à la modernisation des exploitations. De ce fait, nous considérons la chaîne de valeur dans son ensemble : un agriculteur peut produire du blé mais sans meunier ou industrie de transformation, la filière perd en compétitivité. C’est cette approche systémique que nous privilégions à notre échelle d’investisseur institutionnel.


La dette privée vous permet-elle de concilier convictions et performance
 ?
Nous suivons de près la qualité des données ESG, encore très hétérogène dans cette classe d’actifs car les réglementations n’obligent pas les entreprises à nous fournir leurs données. Nous travaillons avec nos principaux gérants pour enrichir le reporting et renforcer l’intégration des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. Nous avons d’ailleurs récemment mené un stress test climatique à partir des scénarios de l’ACPR, afin de mesurer la résilience de nos portefeuilles face à une transition désordonnée vers une économie décarbonée.


Vous évoquiez vos investissements forestiers. Pouvez-vous nous parler de votre stratégie sur ces actifs
 ?
Nous investissons à la fois grâce à des groupements forestiers et en direct, en acquérant des massifs dont la gestion est confiée à des prestataires spécialisés. Nous visons la labellisation de l’ensemble de nos forêts, notamment avec le label PEFC, garantissant une gestion durable.
L’objectif est de valoriser économiquement le bois tout en assurant sa durabilité. S’il est destiné à la construction ou à la fabrication de meubles, son impact carbone est bien meilleur que s’il est immédiatement brûlé.


Pourquoi avoir choisi d’investir dans les forêts
 ?
Nous investissons dans cet actif depuis plus de 50 ans, cela fait partie de notre ADN. Ce choix, pris bien avant l’heure, reste aujourd’hui pertinent. Le paradoxe, c’est que la France dispose d’un patrimoine forestier considérable mais d’une filière bois sinistrée. Le nombre de scieries a drastiquement chuté et notre balance commerciale en pâtit. Résultat, nous exportons des grumes et importons des meubles. Dès lors, la valeur ajoutée se crée naturellement ailleurs. Il est important de redonner de la cohérence à cette filière.


Quelle est votre feuille de route pour 2025-2026
 ?
Nous poursuivons notre stratégie en non coté sur trois piliers : capital-investissement, dette privée et infrastructures. Le private equity traverse une période de correction après le pic de valorisation de 2022-2023, mais, historiquement, les meilleurs millésimes ont été lancés en période de creux, comme 2009-2010. Il faut donc continuer à investir régulièrement, sans chercher à timer le marché. Concernant l’ESG, nous accordons une grande importance aux gérants qui intègrent réellement ces critères dans leurs décisions. C’est un enjeu de performance, car une entreprise non vertueuse aujourd’hui sera difficile à revendre demain.
L’intégration de critères extra-financiers contribue à éviter les actifs échoués et favorise la valorisation à long terme. Cela vaut aussi sur le plan social, où une entreprise dont les salariés sont sous-payés et peu engagés sera forcément moins performante.


Et concernant le pilier Gouvernance
 ?
Les enjeux du non coté ne sont pas les mêmes que ceux du coté, puisqu’il n’y a pas de partenaire minoritaire à gérer. Le vrai défi aujourd’hui concerne la féminisation des instances dirigeantes. Certaines filières, comme les services ou l’assurance, y parviennent mieux que d’autres, mais la transition reste complexe dans des secteurs plus masculins, comme le BTP ou le transport.

Un mot pour conclure ?
Les actifs non cotés, et en particulier la dette privée, sont des leviers puissants pour soutenir les territoires. Ils permettent de financer des PME et ETI agricoles ou agroalimentaires qui créent de l’emploi durable, ou encore des projets innovants dans l’agritech et la transition énergétique.
De notre côté, nous nous intéressons également à la méthanisation, en valorisant les déchets agricoles pour produire du biogaz dans un cycle vertueux. Ces investissements, qu’ils concernent l’énergie, le transport ou la santé, ont un impact mesurable sur la résilience territoriale. La force d’Agrica réside dans son identité : un groupe paritaire au service du monde agricole, capable de conjuguer rendement financier, impact positif et durabilité.

Propos recueillis par Marine Fleury