Vincent Rivaillon (Finaxeed) : " Investir dans la dette privée permet de soutenir des domaines clés de la souveraineté "
Décideurs. Comment percevez-vous l’évolution de la demande des investisseurs privés en matière de non-coté, et plus spécifiquement de dette privée ?
Vincent Rivaillon. Il y a cinq ans, les CGP étaient peu nombreux à proposer du non-coté. Certains acteurs privés le font depuis très longtemps. Je pense notamment à CIC Private Debt, qui est lié à un réseau bancaire et qui propose aux clients un peu fortunés de la banque d’investir en dette privée (en dette mezzanine initialement), mais il s’agissait initialement de tickets assez significatifs : il fallait pouvoir investir 500 000 ou 1 million d’euros. Aujourd’hui, de nombreux CGP un peu structurés proposent à ces investisseurs privés d’investir en private equity ou en dette privée. Il existe un intérêt pour les investisseurs privés qui recherchent une diversification de placement, mais aussi pour les fonds d’investissement, qui y trouvent une nouvelle source de financement, un complément aux traditionnels investisseurs institutionnels auprès de qui les levées sont actuellement plus difficiles.
Je pense donc qu’un mouvement est en train de naître, mais il est encore assez confidentiel pour deux raisons principales. La première, c’est qu’il est assez récent et encore peu accessible. Il n’est pas encore bien diffusé auprès des épargnants, notamment au travers des réseaux bancaires, parce que ces produits sont moins connus que l’assurance-vie, les compartiments cotés ou l’immobilier. Par ailleurs, le niveau moyen de culture financière et économique est probablement un frein à la diffusion de produits non cotés – private equity et private debt.
Quels sont les risques liés à la dette privée ?
Le principal risque est le risque de défaut de la contrepartie – l’entreprise qui doit rembourser la dette ; ce risque est mitigé par l’effet de portefeuille – plusieurs opérations avec plusieurs contreparties au sein d’un même fonds – et par le grand professionnalisme des équipes qui gèrent ces fonds et qui savent analyser les risques liés à ce type d’opération. La dette privée offre différents niveaux de risques, et en fonction, différents niveaux de rémunération. Il y a notamment le compartiment dit de " dette senior ", qui est l’équivalent d’un risque de prêt bancaire.
" Il faut rehausser le niveau de connaissances économiques et financières des Français pour leur permettre de flécher leur épargne dans des outils plus variés, diffusés dans les territoires "
Les compartiments de risques plus élevés, appelés unitranche ou dette mezzanine, sont plus rémunérateurs car plus risqués ; cela peut être lié à la nature de l’opération ou à la structure du financement – dette senior, dette subordonnée. Il y a aussi le compartiment equity, qui présente un risque d’actionnaire – plus élevé qu’un risque de prêteur – et qui peut offrir des rendements significativement plus élevés que les compartiments debt.
Enfin, ces placements sont, à moyen long terme, très peu liquides.
Selon vous, quels sont les points d’attention à connaître avant d’investir sur ce type d’actifs ?
D’abord, il faut déterminer la catégorie dans laquelle investir : en corporate ? En infrastructure ? En immobilier ? Pour ce qui concerne la dette, en corporate – segment que nous connaissons –, il convient de choisir le niveau de risque que l’on est prêt à prendre : risque senior – équivalent à un prêt bancaire –, risque junior – dette subordonnée, dont le remboursement intervient après la dette senior –, risque d’actionnaires et sur quelle taille d’entreprise – grandes, moyennes ou petites entreprises. Il faut prêter attention aux performances passées des fonds, à la qualité des équipes de gestion – stabilité des équipes, expérience – et à la stratégie déployée – type d’opérations recherchées, taille, secteur d’activité. Aussi, il faut examiner le rendement proposé, vérifier qu’il est corrélé au risque pris et bien comprendre quels sont les frais qui seront appliqués – rémunération du CGP, rémunération de la société de gestion… Il y a quelques mois, une opération spécifique en dette privée a été proposée en direct par une contrepartie à des investisseurs privés à un taux de rendement très inférieur à ce qu’un professionnel aurait accepté. Il me paraît donc important de confier ses investissements en dette privée à des équipes professionnelles reconnues.
Comment la dette privée peut-elle contribuer à l’attractivité du territoire ?
Il y a 20 ans, pour réorganiser leur capital ou refinancer leur dette, les entreprises allaient voir leurs banques. Avec l’apparition des fonds de dette privée, ont émergé des acteurs spécialisés sectoriellement ou géographiquement, et cela a créé de la richesse. Parce que les équipes ont une meilleure connaissance des situations, comprennent mieux les enjeux spécifiques et sont donc capables de s’y adapter de manière plus pertinente, avec plus de souplesse.
Cela permet de soutenir des domaines clés de la souveraineté, comme l’agriculture ou l’industrie – aéronautique, défense… Cela permet de pénétrer plus profondément dans les territoires, de toucher plus de ces petites et moyennes entreprises dont regorge le tissu économique français.
Considérez-vous que la dette privée ait un triple impact sur la souveraineté ?
Absolument. L’investissement en dette permet d’accompagner des entreprises sans diluer le management ou l’actionnariat familial. C’est aussi un moyen de soutenir une économie locale par le biais des entreprises, en leur permettant de grandir. Ce qui renforce in fine le tissu économique régional et permet de générer de l’emploi.
Aujourd’hui, il y a plusieurs fonds généralistes ou spécialisés qui agissent pour la souveraineté, comme Arkéa Asset Management, dont la banque est très implantée dans les territoires et qui vient de lancer le fonds France Souveraineté PME, Cerea Partners, spécialiste historique de la filière agroalimentaire ou encore Sienna IM, qui a récemment communiqué sur le premier closing de son fonds Héphaïstos spécialisé dans le financement des PME et ETI de l’industrie de la défense.
Pensez-vous que l’éducation financière soit primordiale pour renforcer la souveraineté ?
Il faut rehausser le niveau de connaissances économiques et financières des Français pour leur permettre de flécher leur épargne vers des outils plus variés, et donc dans des outils de dette privée qui sont diffusés dans l’économie réelle, dans les territoires.
" Il est important de confier ses investissements en dette privée à des équipes professionnelles reconnues "
Il faut également que les pouvoirs publics favorisent le développement des entreprises en réduisant significativement la complexité administrative qui pèse sur elles, notamment les plus petites. La souveraineté française passe aussi par l’idée que l’entreprise, c’est la souveraineté. Il faut aider les entreprises en n’entravant pas leur capacité à se développer.
Propos recueillis par Clara Lelièvre