Les crises se succèdent mais ne se ressemblent pas, en témoignent les marchés. Pour mieux s’y préparer, des économistes, mais également des sociétés de gestion militent pour favoriser la souveraineté européenne. Clément Aubouin et Alexis Sarrazin, respectivement directeur des investissements dette corporate et co-responsable dette infrastructure chez Arkéa Asset Management, nous livrent leur vision de la souveraineté dans le champ de la dette privée. 

Décideurs. Pourquoi le sujet de la souveraineté européenne est-il aujourd’hui au centre des discussions ?

Alexis Sarrazin. La crise sanitaire, la guerre en Ukraine et les tensions commerciales mondiales ont mis en lumière la dépendance de l’Europe à l’égard de puissances tierces. Qu’il s’agisse du gaz russe, des terres rares chinoises ou encore des médicaments indiens, notre continent a pris conscience de sa vulnérabilité. Or, au moment où l’Europe s’engage dans les transitions énergétique et numérique, il est impératif de sécuriser l’accès à des ressources et à des infrastructures stratégiques, dans les domaines de l'Énergie, des Télécoms et des Transports notamment. Cela implique aussi de financer la réindustrialisation, avec des besoins d’investissement importants.

Clément Aubouin. J’ajouterai que la souveraineté ne se limite pas aux enjeux géopolitiques, elle repose aussi sur la capacité de chaque pays à développer ses propres filières. Les États et les banques traditionnelles apportent une partie de la réponse, mais la dette privée joue un rôle de plus en plus important. Elle permet de donner du sens aux investissements tout en répondant aux problématiques économiques.

Dans ce contexte, que recherchent vos clients ?

A.S. Nos clients recherchent des actifs capables de résister à l’incertitude macroéconomique. La dette infrastructure offre cette résilience, grâce à des revenus stables, prévisibles et faiblement exposés à l’inflation ou aux variations de taux d’intérêt. Mais nous voyons la demande s’enrichir car les investisseurs souhaitent désormais mesurer l’impact extra-financier de leurs placements, en plus d’une performance financière qui doit rester attractive. Par exemple, nous élaborons pour nos investissements des reportings sur le nombre de foyers alimentés en électricité verte, les économies d’énergie générées ou encore les tonnes de CO₂ évitées.

C. A. Du côté de la dette corporate, les attentes se concentrent sur trois points : la capacité du gérant à tenir ses engagements, la recherche de rendement et la maîtrise du risque. Notre valeur ajoutée est de déployer l’épargne de façon disciplinée, tout en soutenant l’économie réelle. Nous finançons des PME et ETI françaises, qui représentent plus de 95 % de l’emploi national. Envisagé au prisme de la souveraineté, ce positionnement, que nous tenons depuis une dizaine d’années, prend aujourd’hui tout son sens.

Pouvez-vous détailler vos stratégies en dette infrastructure et en dette corporate ?

A.S. La plateforme Infrastructure Transition d’Arkéa AM investit dans l’ensemble de l’univers d’investissement de la dette infrastructure européenne, allant de la dette senior à la dette junior, en passant par l’unitranche. Afin d’optimiser la prime par rapport à la dette cotée et même l’equity infrastructure, nous nous concentrons sur des financements de taille petite à moyenne, c’est à dire jusqu'à 400 millions d’euros au global, et diversifions une partie de notre portefeuille vers l’Europe du Sud et de l’Est, où les structures de financement sont relativement plus conservatrices et attractives. Nous nous concentrons sur les thématiques de la transition énergétique, la transition numérique et l’environnement, qui sont les secteurs de l’Infrastructure les plus dynamiques en Europe. Ces fonds sont classés article 9 SFDR, avec un portefeuille majoritairement aligné sur la taxonomie, et supérieur à 80 % pour notre stratégie Impact.

C. A. Côté dette corporate, nous investissons sur quatre piliers : la géostratégie – incluant la défense et l’industrie –, l’agroalimentaire, l’éducation et le numérique, notamment la cybersécurité. Notre objectif est d’accompagner les PME et ETI qui portent l’économie de demain, avec des projets créateurs d’emplois. Cette approche vise à préparer la richesse nationale à horizon 5 ou 10 ans, en cohérence avec notre vision de long terme.

La dette privée reste-t-elle exclusivement ouverte aux investisseurs institutionnels ?

C. A. Pour l’instant, en dette corporate, nous restons concentrés sur les investisseurs institutionnels, acteurs naturels de cette classe d’actifs. Cependant, nous n’excluons pas, à terme, de proposer des solutions adaptées au grand public, mais ce n’est pas notre priorité immédiate.

A. S. En revanche, côté infrastructure, nous lançons en 2025 un fonds accessible dès 1 000 euros via l’assurance-vie et les PER. En France, l’épargne longue des ménages représente environ 3 200 milliards d’euros. Orienter ne serait-ce qu’une partie de cette réserve vers les infrastructures est un levier important pour accélérer la réindustrialisation, la digitalisation et la transition énergétique. La loi Industrie verte encourage cette orientation, en rendant obligatoire l’inclusion d’actifs non cotés dans les allocations d’assurance-vie et de retraite.

Quels sont les points d’attention pour un investisseur qui s’intéresse à la dette privée ?

C. A. Comme toute classe d’actifs, la dette privée comporte des risques. L’analyse financière des entreprises financées est importante, tout comme la diversification sectorielle et la granularité des portefeuilles. Cela dit, le marché est mature car en France, la dette privée existe depuis plus de 15 ans, et depuis beaucoup plus longtemps dans les pays anglo-saxons.

A.S. Pour la dette infrastructure, les fondamentaux reposent sur la stabilité des cash-flows, leur contractualisation, l’importance stratégique des actifs financés et les sûretés associées – titres, actifs, comptes bancaires. Les taux de recouvrement en cas de défaut sont plus élevés que d’autres classes de dette, car les maturités des investissements sont adossées à des actifs qui ont une durée de vie longue (par exemple 35 ans pour le solaire photovoltaïque), ce qui représente l’une des principales particularités de cette classe d’actifs, et qui permet de soutenir des projets sur le long terme.

En quoi vos stratégies contribuent-elles à la souveraineté européenne ?

A.S. Les infrastructures résilientes sont un rempart contre les crises. Aujourd’hui, investir dans les énergies renouvelables, le nucléaire, les réseaux de fibres ou les data centers, c’est réduire notre dépendance à des fournisseurs étrangers et renforcer la compétitivité de l’Europe. La souveraineté énergétique et numérique passe nécessairement par ces investissements de long terme.

C. A. La dette corporate complète cette logique en soutenant le tissu productif national. Les PME et ETI que nous finançons sont au cœur de l’économie réelle car elles innovent, créent des emplois et développent les filières du futur. En les accompagnant, nous donnons à la France et à l’Europe, à notre échelle, les moyens de décider de leur destin industriel et économique dans dix ou quinze ans.

Propos recueillis par Marine Fleury


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