Les fonds multi-actifs sont considérés comme la base de toute allocation bien pensée. Preuve en est, les experts – aussi bien conseillers en gestion de patrimoine que gérants de fonds – s’accordent à dire que c’est une stratégie cœur de portefeuille.

Décideurs. Pouvez-vous revenir sur le fonctionnement d’un fonds multi-actifs ?

Stéphane Déo. Ces produits utilisent l’ensemble des classes d’actifs disponibles : actions, taux d’intérêt, taux de change, etc. En utilisant la flexibilité de l’allocation entre actions et obligations, ils permettent d’être exposé aux hausses de la bourse tout en amortissant les phases baissières. L’environnement actuel, où les différentes classes d’actifs sont de plus en plus décorrélées, permet de capter des sources de performance diverses tout en maintenant le risque du fonds à des niveaux raisonnables.

Didier Soussan. C’est une solution qui a repris tout son sens ces deux dernières années, après plus d’une décennie de taux quasi négatifs, voire nuls. Les fonds multi- actifs sont gérés par une équipe d’experts venant définir une stratégie globale afin de déterminer les meilleures opportunités dans chaque catégorie selon leurs performances ou encore leur risque.

Comment expliquez-vous ce regain d’intérêt des investisseurs pour ces fonds ?

Emilie Fleury-Caduc. Non seulement les taux sont redevenus attractifs, mais il y a aussi la corrélation entre les différentes classes d’actifs qui a beaucoup évolué ces dernières années. 2022 ayant été une année catastrophique, enregistrant des baisses sur tous les marchés, la diversification classique « actions-obligations » ne fonctionnait plus aussi facilement, forçant l’agilité dans la gestion en fonction du contexte macroéconomique. Pour aller chercher des moteurs de performance, il a fallu miser sur des stratégies plus flexibles, comme les fonds multigestion. Pour nous, CGP et MFO, ce sont de bons outils nous permettant de ne pas avoir à réaliser des arbitrages sans cesse, laissant cela aux gérants, véritables experts de ces sujets en fonction des thématiques.

S. D. À titre d’exemple, les taux allemands sont beaucoup moins suiveurs des taux américains qu’ils ne l’étaient auparavant. De même, les Bourses mondiales bougent beaucoup moins ensemble qu’elles ne le faisaient il y a quelques années, en raison des chocs de marchés créés par Donald Trump, de la de-globalisation, etc. Si vous avez l’agilité de jouer d’une classe à l’autre, vous capterez les bonnes primes de risque sur les bonnes opportunités d’investissement, tout en diversifiant le portefeuille.

Si nous parlons de rebond pour ses solutions, pourquoi les investisseurs s’en étaient initialement désintéressés ?

E. F.-C. Si nous observons la période 2019- 2021, les marchés actions se sont emballés, avec des performances magnifiques. Dans ce contexte, les fonds multigestion ont eu tendance à ne pas bien performer parce qu’ils ont une stratégie plus prudente. À cela s’ajoute une double couche de frais venant réduire la performance nette de l’investisseur, suscitant une certaine frustration, raison pour laquelle les épargnants ont préféré investir sur des actions pures, avec un arbitrage plus traditionnel, voire sur des ETF.

Benoist Lombard. La raison fondamentale repose sur des conditions de marché totalement différentes. Je travaille dans le secteur de la gestion de fortune depuis 1994, et il est vrai que ces fonds ont été à la mode à une certaine époque. Mais il se trouve que nous avons vécu 2022, période durant laquelle ces stratégies ne fonctionnaient pas pour les raisons déjà évoquées. Cependant, l’univers de ces fonds est extrêmement large et c’est à nous, conseillers, d’essayer de détricoter les constructions des différentes solutions afin de combiner les typologies de gestion en fonction des caractéristiques propres à chaque client.

Quels critères regardez-vous dans votre sélection des fonds multigestion ?

B. L. Track records, volatilité, qualité de gestion, encours, éligibilité, frais… Chez Maison Laplace nous déléguons la gestion et essayons de capter la meilleure des performances et revoyons régulièrement ces délégations en fonction des résultats et conditions de marché.

D. S. Le fund picking reste un vrai métier à part entière. La sélection de fonds en multigestion repose sur une approche rigoureuse combinant des critères quantitatifs et qualitatifs. Les équipes d’investissement analysent en premier lieu, la régularité des performances et les différents ratios de risque. La qualité du gérant constitue également un autre élément clé : son expérience, la stabilité de son équipe sont autant de facteurs déterminants dans le choix du fond. Enfin, chaque société de gestion peut avoir sa propre stratégie en fonction de l’allocation et des instruments financiers utilisés.

Quelle pédagogie faites-vous auprès de vos partenaires ?

S. D. Cela tient une grande place dans notre accompagnement auprès des clients. En termes d’allocation, nous nous situons historiquement entre 60 % et 70 % d’actions en moyenne sur le fonds. Mais cette moyenne ne veut pas dire grand-chose, notre gestion est surtout très dynamique : en bougeant régulièrement les allocations tant en classe d’actifs qu’en zones géographies, afin de capter la meilleure performance possible. Par exemple, en fin d’année dernière, nous trouvions que les valorisations étaient beaucoup trop tendues aux États-Unis et anormalement faibles en Europe. Nous avons donc basculé fin 2024 d’une pondération très forte sur l’Amérique du Nord pour devenir plus européens. Si vous avez cette flexibilité, je pense qu’il y a de nombreuses opportunités à capter et beaucoup d’alpha à générer.

Ces solutions sont-elles opportunes dans un contexte géopolitique incertain ?

D. S. C’est une solution de gestion proposée et appréciée dans tous les contextes. Aujourd’hui, les marchés sont tendus, bousculés par les conflits géopolitiques et économiques rendant leur lecture difficile pour les investisseurs. Je pense que la meilleure des choses est de faire confiance à la technicité des gérants afin d’amortir les zones de choc.

E. F.-C. C’est une très belle stratégie de gestion agile dans ce monde incertain, permettant de rester en ligne avec l’allocation stratégique établie avec nos clients. Cette répartition est certes revue régulièrement, mais en quelques mois, il peut se passer de nombreuses choses.

Est-ce adapté à tout type de profil ?

B. L. Lorsque nous accompagnons un épargnant, nous identifions son profil de risque ainsi que ses besoins. Plus le client détient un patrimoine aisé, plus nous pourrons jouer la diversification avec des fonds en direct, allant chercher des risques plus élevés sur des solutions non cotées, par exemple. Nous retrouvons cette diversité, plus maîtrisée et flexible, au sein des fonds multigestion pour quelqu’un qui aurait une surface financière inférieure.

E. F.-C. Nous avons longuement reproché aux gérants leur passivité dans leur gestion, restant investis sans bouger de leurs marges de fluctuation. Je pense que ce reproche a impulsé la création de solutions flexibles, basées sur de réelles convictions, donnant lieu à des instruments financiers capables de réallouer le capital d’une classe d’actifs à une autre, que recherche aujourd’hui tout investisseur. De ce fait, les fonds multigestion sont adaptables à différents profils de clients.

Pouvez-vous nous parler de la philosophie de gestion de votre fonds ?

S. D. C’est un fonds multi-actifs global, dont la pondération action et obligation peut aller de 0 à 100. Une des marques de fabrique d’ELEVA est de faire la synthèse entre information micro et macroéconomique. L’équipe de gestion est organisée en conséquence : si j’ai une formation de stratégiste et donc une vision top-down, je cogère avec Fabrice Theveneau, qui était directeur de la recherche actions à la Société Générale et qui apporte près de 30 ans d’expertise sur le stock picking. Autre élément : nous utilisons les outils internes, en particulier l’ELEVA Capital Index dont l’efficacité n’est plus à prouver, pour ajuster la voilure en termes de risque. Là aussi, la gestion du budget de risque est une des marques de fabrique ELEVA. Enfin, il faut noter que la poche taux est gérée en étroite collaboration avec l’équipe Fixed Income d’ELEVA, Laurent Pommier et Arthur Cuzin qui nous aident et font en particulier le « bond-picking ». Nos actifs sous gestion étaient de 25 millions € au début de l’année, à fin septembre nous étions rendus à 90 millions €.

Est-ce une stratégie compatible avec la finance responsable ?

S. D. Notre équipe ESG a développé une méthodologie interne complète afin de noter les entreprises. Concrètement, si la note accordée à une entreprise est en dessous d’un certain niveau, nous ne pouvons pas y investir. En plus de cela, nous avons une politique d’exclusion stricte et une limite à ne pas dépasser pour l’empreinte carbone du portefeuille. À noter, notre fonds multi-actifs est classé SFDR8.

Comment vous différenciez-vous des autres offres ?

S. D. Il y a deux points que je soulignerais. D’une part nous avons une gestion très dynamique de notre budget de risque en faisant varier la part actions du fonds et en utilisant des couvertures. Par exemple, notre point le plus haut enregistré est de 97 % d’actions et le plus bas, à 14 %. Cela nous a permis cette année d’amortir la correction des marchés du printemps. L’autre point est le stock picking comme source de performance. C’est l’ADN ELEVA ! La poche actions est constituée de grandes entreprises avec un potentiel de croissance fort et un risque limité. Cela assure une performance confortable avec une volatilité maîtrisée. Nous avons aussi une poche « satellite » constituée de plus petites entreprises à très fort potentiel. Elles permettent de dynamiser la performance du fonds et, comme il s’agit de risque spécifique, ces valeurs ajoutent peu à la volatilité du portefeuille.

Un mot pour conclure ?

E. F.-C. Pour résumer, il est vrai qu’à ce jour, cette stratégie se révèle être un choix pragmatique au regard de la situation actuelle où de nombreuses incertitudes planent. Ces fonds nous permettent de combiner performance et sérénité. C’est une belle solution intelligente à intégrer pour nous, conseillers en gestion de fortune, au sein des portefeuilles de nos clients. J’apporte toutefois un point d’attention sur le fait que le risque maîtrisé à 100 % n’existe pas, à part si nous avons une boule de cristal.

B. L. L’attrait que nous notons sur ces fonds repose essentiellement sur les track records et les différentes offres disponibles. Selon moi, revenir vers ces produits fait sens, notamment pour les clients patrimoniaux. Ce sont des véhicules d’investissement qui constituent le socle d’un portefeuille que nous devons maîtriser dans le temps l’objectif demeurant une réelle réactivité afin de s’adapter aux contextes macro-économiques.

D. S. J’ajouterais que la transparence est un élément important dans cette gestion. Les investisseurs en demandent de plus en plus sur les fonds, que ce soit dans leur composition ou sur la question des frais. En tant que multi-family office, nous regardons de près ce dernier point lors de notre sélection, notamment pour simplifier la lecture des stratégies à destination d’une clientèle privée.

S. D. Je vais juste ajouter une anecdote. Nous avons lancé le fonds à l’été 2023. Je suivais alors une vingtaine de fonds, représentant les principaux fonds multiactifs disponibles en France. Tous décollectaient sur la deuxième moitié de 2023 et début 2024, jusqu’à passer un point d’inflexion vers la fin d’année. Depuis, chaque mois de l’année 2025, nous enregistrons une collecte positive. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’apprécie ce produit. 

Propos recueillis par Marine Fleury


Participants : 

Stéphane Déo, senior portfolio manager, ELEVA Capital

Emilie Fleury-Caduc, directrice des investissements, Justae Gestion Privée

Benoist Lombard, DGA de Crystal et président de Maison Laplace

Didier Soussan, responsable gestion cotée, Leone Kapital (Groupe Premium)