Alexandre Attal (Russell Investments) : "Les marchés émergents combinent les ingrédients pour durer : valorisations attractives, catalyseurs macro-économiques et thématiques de long terme"
Décideurs. Quel bilan dressez-vous des marchés en 2025 ?
Alexandre Attal. Nous avons connu une année boursière particulièrement positive en 2025, où les grands indices américains et européens ont atteint des niveaux historiques. À ce jour1, le S&P 500 évolue autour de 6 850 points et le CAC 40 a dépassé les 8 000 points, malgré quelques séances plus volatiles au cours de l’année, notamment en raison des tensions douanières au printemps. Cette progression s’est inscrite dans un environnement macro-économique porteur, fort d’une croissance mondiale résiliente tirée par les États-Unis, d’une inflation en repli et des banques centrales ayant opéré un pivot significatif. La Fed a enclenché deux baisses de taux consécutives en septembre puis novembre, après avoir observé un effet limité des hausses de droits de douane sur l’inflation. Nous avons donc vécu un scénario que nous pourrions presque qualifier de « goldilocks » : croissance positive, inflation en phase de décélération, baisse des taux et marchés actions et crédit en progression. Malgré quelques incertitudes géopolitiques, aucune crise majeure de volatilité n’a affecté durablement les marchés. Le climat est donc resté globalement serein.
Les droits de douane américains représentent- ils encore un risque ?
Il faut rester prudent, car tout dépend de l’actualité politique future, néanmoins, nous avons assisté cette année à un repositionnement stratégique rassurant. À la suite des annonces du président américain, les grandes puissances ont joué la carte de la négociation, donnant lieu à des accords avec l’Europe, le Royaume-Uni, le Japon et plus récemment avec la Chine lors de la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping. Malgré de nouveaux droits de douane supérieurs à ceux un an auparavant, il n’y a pas de nouvelle surenchère prévue. Le risque résidait surtout dans la probabilité d’un choc inflationniste massif forçant la Fed à revenir sur son pivot monétaire, mais, aujourd’hui, ce scénario semble écarté.
Les fonds émergents reviennent de plus en plus sur le devant de la scène, comment l’expliquez-vous ?
Après plusieurs années de sous-performance face aux marchés développés, les émergents ont connu un retour marqué. Bien que justifiant d’une décote historique, ils avaient été délaissés au profit des géants technologiques américains et de leurs potentiels de croissance forte. Cette situation a coïncidé avec une croissance des bénéfices par action des émergents supérieure à celle des marchés développés en 2024 et 2025. De ce fait, la combinaison valorisations attractives et croissance bénéficiaire a créé un point d’entrée convaincant pour les investisseurs. À cela s’ajoutent plusieurs catalyseurs, tels que le revirement monétaire de la Fed, l’absence d’escalade commerciale avec la Chine, la baisse du dollar favorable à la dette émergente, la montée en puissance de l’IA en Asie et, enfin, la reprise de la consommation domestique dans de nombreux pays. Les investisseurs ont donc réalloué leurs capitaux vers les marchés émergents, entraînant un rattrapage parfois spectaculaire.
Avez-vous ajusté vos positions en conséquence ?
Nous avions déjà une exposition aux marchés émergents avant ce nouvel élan, donc nous avons maintenu nos convictions malgré leur impopularité ces dernières années, mais cette persistance a finalement porté ses fruits. Notre approche repose sur l’architecture ouverte en sélectionnant des gérants spécialisés sur chaque zone émergente afin de capter les meilleures opportunités locales. Cette diversification géographique, associée à des experts de terrain, est selon nous incontournable dans une classe d’actifs aussi hétérogène.
Quels pays et secteurs d’activité regardez- vous ?
La Corée du Sud est le cas le plus parlant, affichant une hausse de plus de 70 % de l’indice Kospi sur les dix premiers mois de l’année, car le pays bénéficie d’un leadership technologique et d’un contexte politique favorable aux investisseurs. Le Brésil, quant à lui, constitue un point d’intérêt grâce à des valorisations attractives et un potentiel de baisse des taux par la banque centrale, ainsi que des ressources naturelles importantes. Son marché actions affiche une belle progression et pourrait poursuivre sur cette trajectoire. Enfin, les entreprises exposées aux métaux précieux ont profité de la vigueur de l’or et de l’argent en 2025.
Les marchés émergents sont-ils compatibles avec une approche ESG ?
Le marché progresse nettement sur ce sujet, même s’il reste des défis, notamment en matière de gouvernance dans certaines zones. À titre d’exemple, notre fonds est classé Article 8 selon la Réglementation SFDR, stratégie portée par l’avantage d’être en architecture ouverte, car nos gérants locaux sont en mesure d’analyser concrètement les pratiques, les risques et les améliorations sur chaque terrain.
À quel type d’investisseurs cette classe d’actifs s’adresse-t-elle ?
À tous ceux qui cherchent à diversifier leur portefeuille avec un rendement potentiel, qu’il s’agisse d’institutionnels, de family offices ou d’investisseurs privés. Bien sûr, l’exposition doit être calibrée selon le profil de risque, notamment en tenant compte du risque de change. Cependant, les marchés émergents ne sont plus une classe d’actifs de niche, et ont pleinement leur place dans une allocation globale.
Quelles perspectives envisagez-vous pour les prochains mois ?
La phase de baisse des taux devrait se poursuivre et continuer de soutenir les actifs risqués. Nous avons pris quelques profits récemment pour réduire légèrement le risque, mais nous demeurons surpondérés en actions et en crédit. Il existe des poches de vulnérabilité, notamment les niveaux élevés de dette, les risques géopolitiques ou encore les valorisations élevées sur certains segments, mais les moteurs structurels restent en place : IA, consommation résiliente, croissance mondiale positive portent les marchés sur la bonne voie. Selon nous, le retour des marchés émergents n’est pas un effet de mode. Non seulement leur dynamique de rattrapage devrait se poursuivre, mais surtout leur capacité à offrir rendement et diversification est intacte. 2025 a clairement rouvert la fenêtre des émergents. Cette classe d’actifs combine les ingrédients pour durer : valorisations attractives, catalyseurs macro-économiques et thématiques de long terme.
Propos recueillis par Marine Fleury
1 À date du 04/11/2025