Doit-on toujours chercher à vendre une œuvre d’art ? Comment en définir la valeur et que faire des changements de mode ? Laurent Issaurat, responsable des services bancaires dédiés aux œuvres d’art au sein de la banque privée Société Générale, décrypte les enjeux de la transmission et les situations qui conduisent — ou non — les générations à conserver ou céder leur patrimoine artistique.
Laurent Issaurat (Société Générale Private Banking) : " La raison d’être d’une œuvre d’art d’abord, c’est de générer du plaisir "
Décideurs. Pourquoi peut-on dire que la transmission de l’art est au cœur de l’actualité ?
Laurent Issaurat. Les objets de collection représentent aujourd’hui à l’échelle mondiale entre 2 500 et 3 000 milliards de dollars, selon le dernier rapport de Deloitte et Art Tactic. Cela constitue un enjeu financier très important d’autant plus qu’une très large proportion de ces actifs vont être cédés ou transmis à la génération suivante dans les vingt années à venir. La question de la vision à long terme et de la transmission de leur actifs artistiques est d’ailleurs un sujet clef dans nos conversations avec nos clients collectionneurs. Il est important de rester proactifs en la matière afin de poser les bonnes questions et de déterminer si les enfants souhaitent ou non recevoir l’héritage familial, par exemple.
Les enfants ou petits-enfants souhaitent-ils souvent récupérer les œuvres de la génération précédente ?
La réponse est souvent non, car les goûts ont changé, les modes sont passées. C’est une question d’identité. Ils ne souhaitent pas nécessairement vivre dans le même intérieur que la génération précédente, avec le même mobilier, les mêmes œuvres. Questionner l’ensemble des parties prenantes en amont permet parfois d’envisager une monétisation des actifs plutôt qu’une transmission intergénérationnelle.
Comment définir la période la plus favorable à la vente ?
C’est un vrai dialogue que nous entamons avec les clients. Il y a une partie exploratoire du sujet qui consiste à poser la question de l’appétence des enfants ou des petits-enfants à la transmission, ensuite il y a le travail des ingénieurs patrimoniaux dont le métier est d’accompagner les clients sur toutes les thématiques relatives à la transmission et puis il y a notre valeur ajoutée, qui consiste également à être capables d’orienter nos clients vers les avocats, les fiscalistes, les notaires qui ont une expérience concrète de ces sujets.
Comment définir la valeur de l’art ? Qu’est-ce que le dividende d’une œuvre d’art ?
Quand on est dans la position du wealth manager, dans une approche qui consiste à chercher un prix en vue de vendre un objet de collection, en fait, on est dans une situation qui peut être assez compliquée, parce que le prix n’est souvent pas à la hauteur des attentes des vendeurs. Notre rôle, bien sûr, est de fournir l’évaluation la plus juste du prix des œuvres afin de servir au mieux l’intérêt du client. Cela peut passer, notamment, par un accès privilégié à grandes maisons d’enchères qui vont permettre aux clients d’être dans une position extrêmement favorable et de maximiser le produit net de la cession. Mais le bon conseil, parfois, c’est de conserver les œuvres, parce que la valeur sentimentale est quelquefois bien plus élevée que celle qui est purement pécuniaire. On ne peut mesurer en euros l’attachement ou l’histoire qui nous relie à une œuvre. La raison d’être d’une œuvre d’art d’abord, c’est de générer du plaisir. Ce dernier est esthétique, il peut être intellectuel, ou un élément de statut social, mais difficilement chiffrable. À la différence de nombreuses autres classes d’actif – actions, obligations, immobilier – qui génèrent des coupons d’intérêt, ou des loyers, une œuvre d’art ne génère aucun cash-flow : son seul dividende est le plaisir.
Êtes-vous amené à conseiller la donation aux musées ?
Absolument. Une partie intégrante de notre accompagnement consiste à proposer de réfléchir à cette éventualité – si cela correspond à l’état d’esprit du client ou du moins à son appétence pour la philanthropie. Cela permet de soutenir des institutions – parfois en numéraire, en devenant mécène d’un grand musée – ou en décidant de donner une œuvre en nature. La France est un des pays les plus généreux en matière de fiscalité de la philanthropie et du mécénat. Cette politique a largement contribué à constituer une offre muséale d’une richesse quasi incomparable à l’échelle mondiale.
Propos recueillis par Clara Lelièvre