Les actions européennes ont un rôle spécifique à jouer dans l’équilibre rendement-risque des portefeuilles institutionnels : meilleure cohérence devise-passif quand les engagements sont en euros, réelle source de diversification, logique de proximité, traitement plus favorable pour les entreprises européennes. Baptiste Sierra, directeur associé du Groupe Forward, revient sur cette classe d’actifs.

Décideurs. Quelles sont les principales contraintes réglementaires qui pèsent sur les investissements en actions des acteurs institutionnels ?
Baptiste Sierra. Il existe trois contraintes pour les institutionnels qui souhaiteraient investir en actions. D’abord, la contrainte prudentielle, qui n’est pas neutre pour les banques et les assureurs puisque l’investissement en actions consomme davantage de capital, ce qui implique d’observer le rendement après coup. Ensuite, la contrainte comptable, liée notamment à la volatilité. Même si l’investissement en actions s’apprécie à un horizon plutôt long, la valorisation, elle, est quotidienne. La volatilité peut être plus prononcée dans les indicateurs de fonds propre, de solvabilité et surtout dans la perception qu’ont les investisseurs du risque. Enfin, il s’agit d’une contrainte de gouvernance. Le régulateur a des attentes en matière de gestion des risques – stress test, limites en matière de concentration, suivi de la liquidité, de l’ESG, etc. En pratique, le coût opérationnel et le niveau d’exigence sont plus élevés pour les actifs risqués que pour les actifs sécuritaires.

Avez-vous le sentiment que la réglementation freine structurellement l’investissement en actions ?
La réglementation ne bloque pas l’investissement en soi, mais elle change l’économie relative des actifs. La réglementation et les contraintes de solvabilité peuvent devenir procycliques. En période de stress, la pression sur les ratios peut pousser les investisseurs institutionnels à réduire le risque au mauvais moment. Un tel phénomène a été observé en 2020, lors du choc de marché avec l’apparition de la pandémie de Covid-19, ou plus récemment en 2022, suite au conflit en Ukraine qui a entraîné des tensions sur les taux. Cela étant, le superviseur n’est pas complètement obtus. Il est conscient que l’économie a besoin que les investisseurs institutionnels restent exposés aux actions. Dans cette logique, nous avons observé l’apparition de mécanismes qui cherchent à distinguer l’investissement tactique – réalisé de manière opportuniste – et l’investissement de long terme – traitement long term equity sous Solvency II, permettant de réduire le coût en capital pour les assureurs d’un investissement action sous contrainte d’horizon de détention et de zone géographique.

Dans ce contexte, quels intérêts les acteurs institutionnels ont-ils à investir dans des actions ?
Malgré les contraintes, cette classe d’actifs répond à des besoins que d’autres couvrent moins bien. D’abord, les actions induisent des rendements réels à long terme. Or, les investisseurs institutionnels ayant des engagements longs – retraite, épargne à long terme, etc. –, ils ont besoin d’actifs qui capturent de la croissance pour financer ces engagements. Ensuite, c’est un bon moyen de se diversifier. Beaucoup d’investisseurs institutionnels sont très exposés au marché obligataire – s’agissant de la composante taux ou crédit. L’investissement en action apporte alors un moteur de performance différent. Notons cependant que la corrélation entre les actifs a tendance à se renforcer ces dernières années en période de stress sur les marchés. Investir dans des actions revient aussi à s’engager dans des entreprises qui ont une réelle capacité d’adaptation par rapport à leur environnement macroéconomique – innovation, productivité, pouvoir de fixation des prix dans certains secteurs. Enfin, cette classe d’actif est appréciée par les institutionnels pour sa flexibilité – liquidité, possibilité de couverture des risques, etc. – qui permet un pilotage optimal des portefeuilles.

Propos recueillis par Clara Lelièvre