Alors que les marchés financiers sont marqués par des valorisations relativement élevées et une forte incertitude macroéconomique, les investisseurs institutionnels privilégient des allocations d’actifs plus prudentes et sélectives. Sur la poche actions, l’Europe conserve une place centrale, portée notamment par des obligations réglementaires, la baisse du dollar et des enjeux de diversification. Entretien avec Louis Pestel, consultant chez Insti7.

Décideurs. Quelle place occupent les actions dans l’allocation d’actifs des investisseurs institutionnels aujourd’hui ?
Louis Pestel. Pour nos clients institutionnels, l’allocation d’actifs repose sur une construction prudente et diversifiée. En moyenne, pour nos clients assureurs, la poche actions représente de 10 à 20 % du portefeuille global. Elle est complétée par près de 5 % d’investissements non cotés, tandis que les 75 % restants sont investis sur des produits de taux. Pour des clients moins contraints ou aux passifs plus longs, cette poche peut représenter de 30 à 50 % des portefeuilles. La poche actions est essentielle dans la recherche de performance à long terme. Elle constitue l’un des moteurs de création de valeur réelle sur la durée et permet aux investisseurs institutionnels de revaloriser leurs actifs au-delà de l’inflation, tout en acceptant un niveau de risque maîtrisé. Pour ces acteurs de long terme, l’exposition aux actions demeure donc indispensable, même dans un contexte marqué par la volatilité des marchés.

Pourquoi cette surpondération européenne ?
En matière d’actions, notre clientèle institutionnelle présente une exposition internationale relativement limitée. Les investissements hors Europe représentent environ un quart de leur allocation en actions. Cette situation s’explique en partie par des contraintes réglementaires, notamment pour certains régimes de retraite, qui favorisent l’investissement en Europe et, plus largement, au sein de l’espace économique européen, et également par l’intégration du risque de change, coûteux au regard de la réglementation prudentielle européenne Solvabilité II. Par ailleurs, des considérations macroéconomiques et de change ont renforcé cette orientation.

« La poche actions est essentielle dans la recherche de performance à long terme »

Dès le début de l’année dernière, le dollar a amorcé une phase de dépréciation progressive. À partir du milieu de l’année, cette évolution a pénalisé la performance des expositions américaines pour les investisseurs européens. Dans ce contexte, nous avons fait le choix volontaire de réduire la sensibilité aux actions américaines, afin de limiter le risque de change et de préserver la performance globale des portefeuilles.

Quels sont les thématiques ou secteurs en actions européennes qui suscitent actuellement le plus d’intérêt de la part des investisseurs institutionnels ?
De manière générale, notre approche demeure volontairement généraliste. Notre mission est de faire fructifier le capital de nos clients avec un risque maîtrisé. Sur les grandes zones géographiques, notre clientèle privilégie des expositions larges et diversifiées, notamment au travers d’indices internationaux de référence, tels que le MSCI World.
L’exposition aux marchés émergents demeure volontairement marginale au sein des portefeuilles, en raison de leur profil de risque plus élevé et d’une volatilité structurellement supérieure à celle des marchés développés. Ces marchés ne sont intégrés que de manière ciblée, à la demande explicite de certains grands clients disposant d’un horizon d’investissement long et d’une capacité à absorber des fluctuations plus marquées. Dans ces cas précis, l’allocation est construite de façon sélective et mesurée, afin de capter des opportunités de croissance sans remettre en cause l’équilibre global du portefeuille.
S’agissant des thématiques extrafinancières, il s’agit d’un axe majeur de notre accompagnement. Nous proposons une expertise spécialisée et un suivi sur mesure, intégrant des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, qui répondent aux exigences croissantes des investisseurs institutionnels en matière de responsabilité et de durabilité.

Comment les investisseurs institutionnels abordent-ils la diversification au sein des actions européennes ?
La diversification est envisagée de manière globale et multidimensionnelle. Elle repose à la fois sur le volume des capitalisations, les critères extrafinanciers et la répartition géographique au sein de l’Europe. Sur le plan des capitalisations, le marché actions offre une large palette d’opportunités entre small, mid et large caps. Ces dernières années, la gestion a toutefois été rendue plus complexe par d’importantes rotations sectorielles et par une forte prédominance des approches factorielles, notamment l’opposition entre valeurs dites « value » et valeurs de croissance, avec des écarts de performance marqués.

« Notre mission est de faire fructifier le capital de nos clients avec un risque maîtrisé »

Ce contexte a largement favorisé la gestion passive, même si nous restons convaincus que la gestion active est créatrice de valeur à long terme. À ce titre, les ETF demeurent peu présents dans les portefeuilles de notre clientèle. Nous avons toutefois diversifié les portefeuilles sur des approches multifactorielles.
Depuis environ 18 mois, nous sommes plus enclins à renforcer l’exposition aux small caps, qui présentent selon nous un potentiel de revalorisation intéressant. Par ailleurs, après une année marquée par une forte désaffection pour les valeurs de croissance, nous ajustons progressivement nos allocations. Dans un environnement incertain, les entreprises offrant une bonne visibilité sur leurs résultats et un faible niveau d’endettement devraient, à terme, retrouver une dynamique plus favorable.

Y a-t-il des tendances de long terme qui pourraient renforcer l’attrait des actions européennes dans les prochaines années ?
La poche actions conservera durablement son attrait auprès des investisseurs institutionnels. Sur le long terme, elle demeure l’une des classes d’actifs qui contribuent le plus à la performance globale des portefeuilles. L’objectif fondamental de nos clients est de faire progresser leur patrimoine à un rythme supérieur à l’inflation, tout en maintenant un niveau de risque contrôlé. Néanmoins, le contexte actuel appelle à la prudence. La classe d’actifs actions affiche des niveaux de valorisation élevés, tant aux États-Unis – portés par la dynamique technologique – qu’en Europe. Sur le marché européen, les attentes en matière de croissance bénéficiaire restent fortes, alors même que les résultats observés demeurent faibles. Cette situation invite à une sélection rigoureuse des investissements, en privilégiant les entreprises capables de s’inscrire durablement dans les grandes tendances de fond, telles que la transition énergétique, la réindustrialisation ou l’innovation, tout en conservant des fondamentaux solides.

Propos recueillis par Clara Lelièvre