Longtemps réservés aux investisseurs institutionnels, les fonds d’infrastructures suscitent aujourd’hui un intérêt croissant auprès des investisseurs privés. Entre besoins massifs de financement liés à la transition énergétique, développement du numérique et évolution du cadre réglementaire, cette classe d’actifs connaît un véritable tournant. Entretien avec Philippe Moussaud, cofondateur de Bonjour Patrimoine.
Philippe Moussaud (Bonjour Patrimoine) : " Les fonds d’infrastructures investissent avant tout dans des actifs physiques qui fournissent des services essentiels au fonctionnement de l’économie "
Décideurs. Quels sont les types d’actifs qui composent les fonds d’infrastructures ?
Philippe Moussaud. Les fonds d’infrastructures investissent avant tout dans des actifs physiques qui fournissent des services essentiels au fonctionnement de l’économie et de la société. Ils comptent par exemple des infrastructures de transport, comme les autoroutes, les aéroports ou les lignes ferroviaires. Le périmètre s’est également élargi ces dernières années avec l’essor des infrastructures numériques. Les télécommunications et surtout les data centers font aujourd’hui partie des thématiques très présentes dans les portefeuilles. Le développement de l’intelligence artificielle a encore renforcé cet intérêt, puisque ces technologies nécessitent des capacités de stockage et de traitement de données toujours plus importantes. Un autre volet important concerne les utilities, c’est-à-dire les infrastructures liées à l’énergie et aux services collectifs : réseaux électriques, gaz, eau ou encore traitement des déchets. Enfin, la transition énergétique occupe une place centrale. Les fonds financent notamment des projets liés aux énergies renouvelables – éolien ou solaire –, mais aussi des infrastructures associées à la décarbonation de l’économie, comme l’hydrogène, les batteries ou les bornes de recharge pour véhicules électriques.
Faut-il considérer les infrastructures comme des investissements défensifs ?
Cela dépend beaucoup du point de vue. Les infrastructures ne correspondent pas nécessairement à un profil d’investissement défensif au sens strict, mais elles présentent plusieurs caractéristiques qui peuvent rendre un portefeuille résilient. D’abord, les revenus générés par ces actifs reposent souvent sur des concessions ou des partenariats public-privé, ainsi que sur des loyers ou des tarifs régulés. Ces flux sont fréquemment indexés sur l’inflation, ce qui constitue une protection intéressante dans le contexte économique actuel. Ensuite, les infrastructures appartiennent à l’univers du non-coté. Contrairement aux marchés financiers traditionnels, il n’existe pas de valorisation quotidienne. Historiquement, cette absence de prix de marché instantané explique qu’elles soient moins corrélées aux fluctuations des marchés cotés.
Quel rôle ces fonds peuvent-ils jouer dans une allocation patrimoniale ?
Pour les conseillers en gestion de patrimoine, les infrastructures constituent avant tout un outil de diversification. Elles peuvent venir compléter la poche d’actifs non cotés aux côtés du private equity ou de l’immobilier.
« Pour les conseillers en gestion de patrimoine, les infrastructures constituent avant tout un outil de diversification »
Leur positionnement intermédiaire en matière de risque et de rendement permet de les intégrer dans des portefeuilles diversifiés, notamment pour des clients disposant d’un horizon d’investissement suffisamment long. L’objectif est d’apporter une source de performance complémentaire tout en bénéficiant de flux de revenus relativement prévisibles liés à des actifs essentiels à l’économie.
Comment se positionnent les fonds d’infrastructures en matière de performance par rapport aux autres actifs non cotés ?
La question du rendement dépend fortement de la structure des fonds. Il faut notamment distinguer les fonds fermés traditionnels et les fonds dits evergreen. Les fonds fermés, historiquement majoritaires pour cette classe d’actifs, ont une durée de vie prédéfinie – généralement entre sept et douze ans. Les investisseurs s’engagent sur cette période et ne disposent pas de porte de sortie avant la liquidation du fonds. En contrepartie de cette immobilisation du capital, les performances historiques peuvent être relativement élevées, avec des taux de rendement interne souvent compris entre 10 % et 15 % nets.
Les fonds evergreen fonctionnent différemment. Ils n’ont pas de durée de vie limitée et offrent des mécanismes de liquidité organisés, permettant aux investisseurs d’entrer ou de sortir à certaines périodes. Cette flexibilité se traduit toutefois par des rendements généralement plus modérés, dont les performances oscillent plutôt entre 6 % et 8 % nets annualisés. Il s’agit donc d’un arbitrage classique entre liquidité et performance.
Traditionnellement, les fonds d’infrastructures étaient réservés aux institutionnels. Comment s’ouvrent-ils aujourd’hui aux investisseurs privés ?
L’ouverture de cette classe d’actifs au grand public s’explique en grande partie par des évolutions réglementaires récentes. Au niveau européen, le règlement ELTIF 2.0 constitue un élément déterminant. Entré en vigueur en octobre 2024, ce nouveau cadre permet de structurer plus facilement des fonds semi-ouverts, avec des tickets d’entrée plus accessibles et un passeport européen de distribution. Cela facilite considérablement l’accès des investisseurs particuliers à des stratégies historiquement réservées aux institutionnels. En parallèle, la loi française sur l’industrie verte a également joué un rôle d’accélérateur. Elle impose notamment aux assureurs d’intégrer une part minimale d’actifs non cotés dans certaines gestions pilotées. Les seuils varient selon les profils d’investissement, mais ils peuvent atteindre jusqu’à 15 % dans certains dispositifs d’épargne retraite.
Quelles perspectives peut-on avoir pour les prochaines années ?
Les perspectives paraissent globalement favorables, même si des incertitudes demeurent comme dans toute classe d’actifs, mais nous pouvons déjà dire que plusieurs facteurs jouent aujourd’hui en faveur du développement des infrastructures. Les besoins de financement liés à la transition énergétique sont considérables, tout comme ceux associés au développement du numérique et de l’intelligence artificielle. Ces fonds constituent donc un maillon indispensable de ces transformations économiques.
« Plusieurs facteurs jouent aujourd’hui en faveur du développement des infrastructures »
À cela s’ajoute un cadre réglementaire qui encourage désormais le fléchage de l’épargne vers l’économie réelle. Entre l’évolution des règles européennes et les initiatives nationales, les conditions semblent réunies pour favoriser la montée en puissance de ces fonds. Pour autant, cette dynamique ne doit pas faire oublier qu’il est nécessaire de sélectionner rigoureusement les supports d’investissement. Comme pour toute innovation financière, l’engouement du marché peut parfois s’accompagner d’effets de mode. Dans ce contexte, l’accompagnement par un professionnel reste essentiel afin d’analyser la qualité des fonds, la structure des frais ou encore les mécanismes de liquidité. Une approche sélective et prudente demeure la clé pour intégrer efficacement cette classe d’actifs dans une stratégie patrimoniale.
Propos recueillis par Clara Lelièvre