Alors que la performance des marchés actions en 2024-2025 est fortement concentrée autour de quelques géants de l’IA, les investisseurs s’interrogent : simple emballement passager ou transformation durable ? Sébastien de Frouville, responsable Relations Investisseurs chez Comgest, analyse cette dynamique inédite, entre opportunités de croissance, risques de concentration et nécessité de garder une approche rigoureuse, éthique et diversifiée.

Décideurs. La performance des marchés actions en 2024-2025 semble très concentrée autour de quelques valeurs liées à l’IA. Est-ce une opportunité ou un risque, selon vous ?
Sébastien de Frouville. Il y a toujours eu une concentration de performance sur quelques valeurs si l’on regarde sur une longue période, mais c’est vrai qu’aujourd’hui, nous sommes au-dessus de la moyenne long terme. C’est le cas sur le marché américain, et par ricochet sur les marchés actions internationaux, compte tenu du poids des États-Unis dans ces derniers. C’est vrai également en Europe, depuis peu de temps, avec les sociétés liées à la défense ou aux banques. Notre approche qualité nous amène à avoir des portefeuilles concentrés et diversifiés. Nous avons par exemple des investissements que nous jugeons intéressants dans le secteur de la santé, secteur particulièrement délaissé cette année ou encore dans la consommation.

Comment Comgest analyse-t-elle la durabilité de cette concentration ? Est-ce un phénomène structurel ou conjoncturel ?
Il convient probablement de distinguer le court terme du long terme.
Beaucoup d’acteurs ont préféré, nous semble-t-il, avoir trop de capacité que pas assez ou sans se soucier de la monétisation à court terme. On pourrait donc noter quelques mouvements de correction à brève échéance. À plus long terme, l’intelligence artificielle transformera l’ensemble des entreprises, a minima dans le secteur des services. Le rôle de l’analyste consistera à anticiper quelles sociétés vont en bénéficier et lesquelles seront fragilisées, voire bouleversées par l’IA.
Il y a évidemment plusieurs façons d’investir dans l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, si on fait un parallèle avec la ruée vers l’or, nous préférons investir dans l’équivalent des fabricants " de pelles et de pioches ", afin de réduire le risque technologique.

" Notre approche va être de chercher en priorité les fabricants “de pelles et de pioches” plutôt que l’or "

Si l’on regarde depuis les années soixante, la croissance du marché des puces a été en moyenne de 7 % par an, et ce, avant qu’il y ait des puces dans davantage d’objets.

Craignez-vous une bulle comparable à celle des dot-com, ou les fondamentaux vous semblent-ils plus solides aujourd’hui ?
Peut-être que le mot bulle est un peu fort sur la question de l’intelligence artificielle. Mais il est certain que nous observons beaucoup d’optimisme. Les marchés vont parfois plus vite que la musique. Quand on regarde le poids des dix plus grosses capitalisations boursières dans le S&P 500 (au 30/09/2025) et que l’on compare les capitalisations aux bénéfices, on remarque qu’elles anticipent un peu trop les profits comparativement à la réalité des chiffres.
Il est difficile de comparer l’attrait pour l’intelligence artificielle à la bulle internet parce qu’il n’y avait pas cette notion de bénéfices à l’époque. Dans les années 2000, il s’agissait principalement de petites sociétés, parfois déficitaires, valorisées sur la base d’espoirs lointains. Vingt ans plus tard, certaines ont émergé, mais l’épreuve du temps à imposer une sélection très forte et un grand nombre n’existe plus.

L’IA a-t-elle changé votre propre processus d’analyse ou de gestion chez Comgest ?
Nous recherchons toujours la même chose : des sociétés avec de fortes barrières à l’entrée. L’intelligence artificielle est un nouvel outil pour nous permettre d’arriver à ce résultat. Comme évoqué précédemment, cela nous permet de découvrir des dossiers plus rapidement, mais nous ne pouvons pas bâtir une thèse d’investissement là-dessus. D’une part l’IA peut avoir « des hallucinations ». D’autre part l’intelligence artificielle repose fondamentalement sur des données passées. Elle apprend à partir d’informations historiques, ce qui lui permet d’identifier des schémas et produire des prédictions ou des contenus nouveaux. Même si ses résultats peuvent sembler tournés vers l’avenir, l’IA reste essentiellement rétrospective — ses analyses sont façonnées par ce qui a déjà été observé.

Comment évaluez-vous les risques éthiques ou réglementaires liés à l’IA dans les entreprises cotées ?
De nombreux risques éthiques sont liés à l’intelligence artificielle. Ce qui pourrait nous impacter typiquement, ce sont les deep fakes, avec lesquels il est aisé de faire dire n’importe quoi à un dirigeant d’entreprise. Utilisés à mauvais escient, ils peuvent divulguer de fausses informations et ainsi faire prendre de mauvaises décisions d’investissement. L’encadrement réglementaire se doit d’être ferme.

Et sur les risques écologiques ?
L’intelligence artificielle pollue beaucoup, c’est un fait. Les principaux acteurs du cloud, comme Microsoft, Oracle, Google font partie de celles qui polluent le plus, mais il y a des solutions et ces acteurs ont les poches pleines. Espérons que le progrès technique pourra dans le temps casser cette relation croissance économique/ CO2.

 

Propos recueillis par Clara Lelièvre