En sirotant un thé sur l’un des canapés de l’immeuble qui héberge les bureaux de Green-Got, Maud Caillaux raconte son histoire. Entre sa campagne dijonnaise, son périple new-yorkais, sa prise de conscience écologique, sa néo-banque et toutes les petites choses de la vie, c’est avec beaucoup d’humilité que l’on découvre ce parcours singulier.

Assise, enveloppant une tasse chaude, Maud Caillaux parle doucement, mais avec cette intensité tranquille qui ne s’invente pas. Sa trajectoire ni linéaire, ni évidente est celle d’une jeune femme qui avance à l’instinct, qui observe beaucoup, qui questionne encore plus, et qui finit, presque malgré elle, par faire bouger les lignes d’un secteur verrouillé.

Son parcours débute dans les couloirs dorés du luxe : Berluti, Dior, mais la mode et les grandes maisons de couture ne résonnent pas en elle. Elle s’expatrie donc à New York, où elle obtient en 2019 un master en Digital Marketing à l’université de Columbia, puis toujours sur le sol américain, elle rejoint la CIC. Cette première expérience dans le milieu bancaire est de courte durée. Le destin la rappelle en France lorsque son père tombe malade.

Tout en restant à son chevet, elle obtient un poste chez Capgemini où elle demande de s’occuper exclusivement des missions en banque — parce que, déjà, une idée germe. Une idée qui la hante. Une idée nommée Green-Got.  

Le déclic écologique

Maud Caillaux vient de Dijon, d’une enfance passée au milieu des arbres qu’elle peut encore « nommer un à un ». Une enfance scoute, façonnée entre l’ancrage français d’un père très engagé pour un retour aux sources et aux choses simples, et la culture iranienne d’une mère qui lui apprend tôt à regarder le monde avec nuance. Pourtant, l’écologie — au sens militant du terme — ne s’est jamais imposée à elle. « Trop politique », jugeait-elle alors. La nature était un refuge, pas un combat.

Rien ne la prédestinait à devenir une pionnière de la finance durable. Le déclic arrive donc bien plus tard, quand elle rencontre Andréa Ganovelli – qui deviendra par la suite associé de Green-Got. En ouvrant pour la première fois un rapport du GIEC, la violence des chiffres l’ébranle. Elle pense d’abord à une erreur, puis comprend : la menace est là, massive, documentée, implacable. Un podcast achève sa prise de conscience. Elle s’amuse à me poser la même question qui l’a percutée : « De combien de degrés la Terre s’est-elle réchauffée depuis la dernière ère glaciaire ? » Je me trompe, bien sûr, en supposant au moins dix degrés. La réponse est surprenante : cinq degrés seulement. Et déjà ce fut un autre monde. Alors +2,5 °C, +3 °C ? Pour elle, impossible de fermer les yeux.

Elle décide donc de réfléchir aux domaines d’activité qui auraient le plus d’impact aussi bien sur l’intensité que sur la rapidité. Concernant les questions d’énergie qui sont centrales au problème, elle ironise « sur la fission nucléaire, je ne peux rien apporter ». En revanche, si on remonte le fil de l’ensemble des industries, on atteint un seul point : celui de l’argent. Les flux. Les banques.

Proposer un nouveau modèle

Dans un milieu fermé où les flux financiers sont fléchés vers les énergies fossiles, l’idée de Green-Got est disruptive : orienter les flux pour financer la transition écologique et énergétique. Mais la réalité est loin d’être un long fleuve tranquille. Maud Caillaux concède sans détour : « Nous avons buté sur tout. » Dès le commencement, les choses sont difficiles, l’accès à l’information est cloisonné, sans expérience de création d’entreprise, tout est à découvrir, et puis ce n’est que le début du chemin. « Le premier recrutement a été catastrophique, le premier produit aussi, comme le premier partenaire », raconte-t-elle. Et puis il a fallu convaincre les gens. À ses débuts, Green-Got a son lot de détracteurs. Logeant dans un 20 mètres carrés sans eau chaude sous les toits de Paris, Maud Caillaux vit les deux premières années comme « un long hiver ».

Mais l’arc-en-ciel ne se fait pas attendre très longtemps. Au lancement de Green-Got, deux ans plus tard, les gens sont au rendez-vous et les compteurs s’affolent : « 2 000 tentatives d’ouverture de compte s’opèrent dès la première minute ». Cinq ans plus tard, la fintech compte 150 000 utilisateurs et plus de deux milliards d’euros de transactions.

Au cœur : une famille

Si elle avance ainsi, c’est aussi grâce à un cercle familial extrêmement fort. « C’est ma colonne vertébrale », dit-elle simplement. Le soutien, l’enracinement, la loyauté — tout part de là. Sa force tranquille puise dans cet attachement profond aux siens. Parfois, elle franchit les murs de Paris, pour retrouver sa campagne dijonnaise, s’arrêter dans un champ et « écouter le silence ». Dans une famille qu’elle qualifie de « très fusionnelle », elle apprécie de retrouver sa mère, ses proches et son chien.

Trouver le beau

Curieuse des lignes et amoureuse des formes, loin des chiffres et des tableaux de bord, Maud Caillaux est amatrice de sculpture, de peinture, de design mobilier. Elle admire Odilon Redon, François Pompon. En quittant le travail, elle essaie de garder du temps pour le dessin, qu’elle affectionne particulièrement. « Je ne sais pas si je serai banquière toute ma vie, mais si je devais me reconvertir, j’aimerais faire quelque chose de mes mains », confie-t-elle.

Ces parenthèses nourrissent son quotidien et les petits plaisirs de la vie. Maud Caillaux n’a rien de l’héroïne qui se met en scène. Elle doute, beaucoup. « J’ai peur du ridicule, mais j’ai encore plus peur du regret. » Alors elle avance, elle fonce — coûte que coûte. Et c’est peut-être là, dans cette énergie vive qui la pousse à tenter, à créer, à oser, que se révèle sa vraie force : celle de ne jamais rester immobile.

Clara Lelièvre 


Découvrir les personnalités choisies par les rédactions de Décideurs : 

Décideurs Juridiques : Isabelle Jégouzo, directrice de l’Agence française anticorruption

Décideurs RH : Nadia Ghodhban, ou la tisseuse de lien- Nadia Ghodhban, ou la tisseuse de lien

100 Transitions : Julia Faure, coprésidente de Mouvement Impact France 

Décideurs Innovation : Gaël Varoquaux, architecte d’un commun numérique- Gaël Varoquaux, architecte d’un commun numérique 

- Décideurs Corporate Finance : Arthur Mensch, Mistral gagnant