Le pourcentage d’entreprises familiales en France est de 83 %. Elles représentent une part significative du PIB, de l’emploi mais aussi de l’avenir, si tant est que les freins à leur croissance soient identifiés pour être maîtrisés.

Quand on parle d’entreprises familiales, l’imaginaire collectif convoque spontanément les géants du CAC 40 : LVMH, Hermès ou encore L’Oréal. Une vision réductrice. Car derrière ces fleurons se cache une réalité bien plus large : les entreprises familiales représentent près de 69 % de l’emploi en France, 67 % des ventes réalisées dans l’Hexagone, 60 % des sociétés cotées et plus de 71 % des entreprises non cotées. Considérées comme la colonne vertébrale de l’économie du pays, les entreprises familiales se démarquent par leur vision de long terme, sur plusieurs générations, et par une détention capitalistique familiale, d’au moins 50 % pour les entreprises non cotées ; 32 % dans le cas contraire. Leur impact se fait sentir bien au-delà de l’économie, touchant au savoir-faire et à la compétitivité du pays. À l’horizon 2040, la transmission des entreprises détenues par la génération des baby-boomers s’annonce comme un événement historique, qu’il convient dès aujourd’hui d’anticiper.

Prévenir plutôt que guérir

Mais les dirigeants de ces structures sont-ils prêts pour cela ? Le constat établi par BPI France Le Lab parle de lui-même : 36 % des dirigeants âgés de +70 ans n’ont rien formalisé pour leur transmission, 47 % pour la tranche des 60-69 ans, statistique qui monte à 77 % pour les chefs d’entreprise ayant entre 50-59 ans. Une réalité en contradiction avec les conseils des experts, qui préconisent d’anticiper le plus tôt possible. « Je dirais que le bon timing est à 55 ans. C’est un âge où le dirigeant sortant peut se projeter et initier de nouveaux projets après son départ à la retraite de façon à accuser le coup en douceur. C’est aussi un âge permettant d’éviter ce “gap générationnel” avec le repreneur. Certains groupes familiaux dont la transmission est arrivée tardivement, avec un dirigeant sortant à +80 ans, sautent l’intégration d’une génération et passent directement aux petits-enfants, alors déjà en âge de reprendre les rênes. La génération intermédiaire n’a donc pas pu apporter sa valeur, ce qui peut représenter un risque pour la pérennité de l’entreprise », explique Sylvain Prevot, associé fondateur de Lysi. Anticiper, c’est donc sécuriser : la croissance, la fiscalité, l’héritage mais aussi la valorisation de l’entreprise et l’indicateur de confiance des salariés et de leurs familles. Par ailleurs, Pascal Teurquetil, fondateur du family office Tepajya, précise que préparer la sortie du fondateur permet de répartir la valeur d’une entreprise sur un collectif plutôt que sur un individu, afin d’éviter une perte en valeur financière et de savoir-faire lors de son départ. Une transmission réussie commence par une gouvernance bien pensée.

Une réalité rythmée par la peur

Comment expliquer dès lors que ces chiffres n’évoluent pas malgré les alertes répétées des professionnels du patrimoine ? Nombreux sont les freins identifiés par les dirigeants et leurs conseils et, s’il est parfois possible de minimiser certains, d’autres restent imprévisibles, car hors de contrôle des citoyens. Un paysage politique flou, des contours fiscaux durcis, des conflits géopolitiques qui se multiplient n’encouragent pas les parents à transmettre ce qu’ils perçoivent comme un « cadeau empoisonné » à leurs enfants. Les biais cognitifs — peur, stress —, bien connus des marchés financiers, se reflètent également dans la gestion patrimoniale lorsque les dispositifs fiscaux qui fonctionnent sont constamment remis en cause, perdant leur rôle d’outil fiscal de faveur pour devenir un argument politique. Aujourd’hui, ce sont 85 % des transmissions intrafamiliales qui ont recours au pacte Dutreil, mis en place en 2003 afin de diminuer l’assiette taxable, égale à 75 % de la valeur, des parts ou des actions, s’il s’agit de la transmission d’une société, ou des biens meubles et immeubles, corporels ou incorporels affectés à l’exploitation de l’entreprise, s’il s’agit d’une entreprise individuelle.[1] Là où les pouvoirs publics français écrasent leurs talents et entrepreneurs sous le poids réglementaire, la compétitivité internationale s’intensifie. Faciliter leurs transmissions, c’est agir en faveur de la souveraineté nationale.

Le charme discret des pays voisins

En comparaison de ses voisins européens, la France joue le rôle de mauvaise élève. L’Allemagne enregistre 50 % de transmissions d’entreprise au sein du giron familial, et la statistique monte à plus de 75 % pour l’Italie, contre 22 %[2] en France. Cet écart ne tient pas uniquement à un environnement fiscal plus favorable dans ces régions. Il s’explique par une culture plus ancrée de la transmission familiale, encourageant une anticipation accrue chez les fondateurs et leurs successeurs.

Préparer l’avenir de ces acteurs, c’est sécuriser l’économie territoriale et l’emploi local. Dans le cas contraire, cela reviendrait à détruire un écosystème générateur de valeur dont les régions mettraient des années à se relever, sans pouvoir appréhender les transformations futures. Numériques, environnementaux, générationnels… Les défis sont nombreux, mais loin d’être insurmontables, à condition d’être anticipés collectivement.  

Marine Fleury

 

[1] https://www.dictionnaire-juridique.com/definition/pacte-dutreil.php

[2] Chiffres : BPI