Victoire Gineste (Christie's) : "L’art n’est pas un achat raisonné mais ressenti"
Décideurs. Comment décririez-vous l’état actuel du marché de l’art ?
Victoire Gineste. Après une année 2024 au cours de laquelle le marché a globalement connu un recul, la confiance et le dynamisme sont de retour dans nos salles de vente et sur le marché en général sur le second semestre de 2025. D’après le dernier rapport UBS Art Market (2024), le marché de l’art représente 57,7 milliards de dollars. Sa répartition évolue. Les États-Unis occupent toujours le devant de la scène, la Grande-Bretagne, en seconde place, depuis que la Chine a reculé en troisième position. La France conforte sa quatrième place. À Paris, nous constatons l’arrivée de nombreuses galeries et foires internationales, telles qu’Art Basel. Nous bénéficions donc d’une scène artistique très active et d’une vie culturelle intense. De ce fait, Paris conforte sa place de premier rang sur le plan des transactions pour l’Union européenne. Nous observons également l’essor de nouveaux marchés, à l’instar du Moyen-Orient ou de certaines places plus spécifiques en Asie, comme la Corée du Sud, où de nombreuses foires se sont développées. Enfin, le nombre de transactions est en augmentation. Cela démontre la solidité du marché et l’intérêt de ses acteurs qui sont activement à la recherche de pièces intéressantes, en dépit d’un recul sur les œuvres de très haute valeur.
Comment expliquez-vous cette évolution dans le segment le plus cher du marché ?
C’est une question d’offre. Le retour à une certaine prudence après des années record comme en 2022 a très probablement retardé la mise sur le marché de certaines œuvres aux estimations très élevées. En revanche, toutes les oeuvres de très grande qualité qui ont été proposées ont trouvé preneur à de très bonnes conditions. Ces deux dernières années, c’est l’offre qui a beaucoup déterminé l’évolution du marché. La réalité est que nous manquons peut-être parfois d’œuvres et d’objets d’art de très haute qualité, mais la demande est là !
Observez-vous de nouveaux profils d’acheteurs ?
L’essor des ventes privées est flagrant. Aujourd’hui, les clients de ces ventes représentent 27 % des transactions chez Christie’s, en augmentation de 41 % entre 2023 et 2024. De plus, nous constatons un rajeunissement des populations sur certains segments, surtout celui du luxe, où les voitures, sacs, vins, bijoux et montres rencontrent un public plus diversifié. Chez Christie’s, 40 % des nouveaux acheteurs sont issus de la génération Z qui effectuent souvent leur premier achat lors de ventes en ligne.
Quels segments du marché de l’art se montrent historiquement les plus résilients ?
Le segment memorabilia est l’un des marchés les plus résilients. Ces deux dernières années, nous avons vendu les collections d’instruments de deux célèbres guitaristes, Mark Knopfler et Jeff Beck. Ces ventes qui ont totalisé plus de 8 millions de livres chacune ont rencontré de francs succès en raison de la provenance prestigieuse de ces instruments pour l’histoire de la musique pop. Par ailleurs, le marché des chefsd’oeuvre est une valeur sûre, de même que les oeuvres des artistes femmes qui connaissent une croissance importante. Il y a quelques années encore, aucune femme n’était présente dans le top 100 des artistes cédés aux enchères. Le rééquilibrage est toujours en cours et les cotes des artistes femmes progressent avec la reconnaissance qui leur est désormais accordée par l’histoire de l’art.
Avez-vous des conseils pour constituer une collection avec un objectif patrimonial ?
Avant toute chose, je dirais qu’il faut acheter ce que nous aimons, en définissant un montant « plaisir » à y consacrer. À partir de là, nous pouvons réfléchir aux termes d’inclusion au sein d’un portefeuille d’actifs pour y intégrer les investissements dits « passion ». L’art n’est pas un achat raisonné mais ressenti, donc le référentiel de valeur que le client souhaitera lui accorder n’est pas universel.
Avec quels professionnels êtes-vous amenés à travailler ?
Nous travaillons main dans la main avec les banquiers privés, avocats fiscalistes et family offices, ainsi qu’avec les notaires. Ces professionnels représentent l’écosystème nécessaire à un collectionneur pour le conseiller et mettre l’expertise de chacun au service de ses besoins et envies. Chez Christie’s, nous intervenons sur la valorisation des œuvres d’art. C’est le point de départ de nombreuses décisions, notamment dans le cas de transmissions, d’acquisitions ou encore de démembrements. Puis, au-delà des conseils, nous travaillons avec les conservateurs de musée, les restaurateurs, galeristes, artistes et comités faisant autorité sur certains artistes. De plus, nous accordons une place importante à la création contemporaine. Nous multiplions les collaborations avec des artistes comme lorsque nous avons confié notre façade à Felice Varini ou Stéphane Thidet pour la création d’œuvres in-situ. Nous accueillons également de jeunes artistes, à l’instar de Raphaël Denis ou encore d’Audrey Guttman, pour des expositions carte blanche pour lesquelles ils réalisent souvent des œuvres spécialement conçues pour nos locaux.
Existe-t-il des risques à considérer pour un investisseur en art avant de se lancer ?
Je pense qu’il n’est pas possible de se contenter d’une approche purement d’investisseur lorsqu’il s’agit d’art. L’émotionnel et la passion prennent le dessus, d’où la nécessité d’être bien accompagné et conseillé. C’est un actif particulier qui engendre des coûts de stockage, de restauration potentielle au fil du temps. Il reflète aussi les goûts et les passions d’une personne tout au long de sa vie. Si le collectionneur est dans une simple démarche d’investisseur, le système de garantie peut être une opportunité à étudier.
Sur quels points les acheteurs se montrent-ils particulièrement attentifs ?
Les acheteurs vont beaucoup regarder tout ce qui touche à la provenance, surtout pour les œuvres anciennes. Apporter ces éléments au client représente un supplément de valeur, de même que connaître les maisons par lesquelles l’actif est passé. Cela lui confère un certain pedigree. De plus, les maisons de vente sont soumises à une autorité de contrôle, le Conseil des maisons de vente. C’est un milieu très encadré et sécurisant pour l’acquéreur.
Propos recueillis par Marine Fleury