Loin de se limiter à la gestion fiscale et comptable, l’expert-comptable joue aujourd’hui un rôle hybride, alliant conseil stratégique et accompagnement patrimonial. Véritable partenaire des entrepreneurs, il les aide à structurer leur patrimoine, anticiper la transmission et naviguer dans un environnement complexe. Dans cet entretien, notre expert revient sur ces nouvelles missions et l’impact des transformations du métier.

 

Décideurs. Quelle est votre approche de collaboration avec les CGP et les family offices ?

Antony Goichon. Nous collaborons étroitement avec les CGP et les family offices, à tel point que nous avons nous-mêmes cofondé Only Finance il y a environ trois ans. Aujourd’hui, nous gérons près de 120 millions d’euros d’encours. Notre réflexion initiale partait du constat qu’une large part de la gestion indicielle, notamment via les ETF, restait peu exploitée en France, alors que cette approche est bien plus répandue dans les pays anglo-saxons. Nous avons vu l’intérêt d’une offre plus transparente et moins chargée en frais. Nous avons également découvert un levier intéressant sur la fidélisation des clients. Par exemple, pour des entrepreneurs générant des revenus conséquents, un PER peut représenter jusqu’à 75 000 euros d’épargne annuelle, sur dix à quinze ans, cela peut atteindre plus d’un million d’euros par personne. Ce que nous n’avions pas anticipé au départ, c’est à quel point cela pouvait devenir un élément central dans la gestion patrimoniale et la relation client.

Votre clientèle étant plutôt jeune, comment abordez-vous la question de la transmission d’entreprise ?

Nous ne nous focalisons pas uniquement sur la transmission d’entreprise en tant que telle, mais aussi sur celle du capital créé par l’entrepreneur. Très tôt, nous abordons ces sujets avec nos clients. Dès qu’un entrepreneur crée sa société, nous le conseillons sur des éléments fondamentaux. Tout d’abord, son régime matrimonial : s’il n’est pas en séparation de biens, il doit savoir que, même si son conjoint renonce à la qualité d’associé, il peut conserver un droit pécuniaire sur 50 % de la valeur de la société. L’actionnariat familial : doit-il intégrer ses enfants dès le début ? Envisager un démembrement des parts ? Et pour finir, l’optimisation fiscale et patrimoniale. Nous insistons sur l’importance de loger les titres dans une holding le plus tôt possible. Cela permet d’activer des mécanismes comme l’apport-cession, qui impose un délai de trois ans avant de pouvoir céder l’entreprise sans une fiscalité pénalisante. Nous avons récemment conseillé un client en lui expliquant que s’il récupérait 12 millions d’euros de la vente de sa start-up en son nom propre, il risquait une forte taxation. À l’inverse, avec une holding, il pouvait différer et optimiser sa fiscalité, tout en sécurisant la transmission de son patrimoine.

Quels sont les outils comptables et fiscaux les plus adaptés pour une transmission optimisée ?

Plusieurs leviers sont particulièrement pertinents. Les holdings permettent de différer la taxation et d’optimiser la gestion des actifs issus d’une vente. L’assurance-vie est une enveloppe fiscale permettant de loger des actifs financiers dans un cadre avantageux. Le contrat de capitalisation, quant à lui, est souvent utilisé au sein des holdings pour bénéficier d’une fiscalité réduite. Le Pacte Dutreil est un outil très efficace permettant de réduire jusqu’à 75 % les droits de transmission lors d’une donation ou d’une succession d’entreprise. Il est cependant inadapté aux professions libérales, comme les avocats ou les médecins, dont l’activité ne peut être transmise à leurs enfants s’ils ne sont pas euxmêmes diplômés. Le démembrement de propriété : une stratégie permettant d’organiser une transmission progressive des actifs en dissociant l’usufruit et la nue-propriété. Lorsque nous matérialisons pour nos clients que 40 % à 45 % de leur patrimoine pourraient être captés par l’État en cas de transmission non préparée, cela les incite à structurer leur patrimoine dès que possible.

Observez-vous un rapprochement des cabinets d’expertise comptable ?

Ce phénomène s’accélère. Aujourd’hui, pour être compétitifs et répondre aux nouvelles exigences réglementaires et technologiques, les cabinets doivent atteindre une taille critique. Historiquement, nos clients venaient nous voir pour du conseil fiscal et comptable. Mais avec la facturation électronique, l’IA et la complexification des réglementations, nous devons investir dans des solutions innovantes et revoir notre modèle économique. Nous avons ainsi doublé de taille en trois ans et développons des services additionnels : la gestion de patrimoine, le recrutement, le conseil en RSE, l’optimisation des flux financiers, la numérisation de la comptabilité. Nous observons également l’arrivée des fonds d’investissement dans notre secteur, comme en témoigne la récente acquisition de KPMG Expertise Comptable par TowerBrook. Ces fonds cherchent à structurer des stratégies de croissance par acquisition Buy & Build. Le métier est en pleine transformation. La facturation électronique va révolutionner la gestion comptable, et l’IA commence déjà à automatiser des tâches qui étaient autrefois réalisées par des comptables juniors. Mais cela ne signifie pas la fin du métier ! Tout comme les banques privées continuent d’exister malgré la transformation numérique, la relation humaine et le conseil personnalisé resteront essentiels. C’est pourquoi nous devons évoluer vers un modèle hybride, où la technologie prend en charge la gestion des flux transactionnels, tandis que l’expert-comptable se concentre sur des missions à forte valeur ajoutée. Nous avons également remarqué que les jeunes générations d’experts-comptables sont plus ouvertes aux rapprochements et aux fusions pour bénéficier de plus de moyens et d’une meilleure résilience face aux défis du marché.

Un dernier conseil pour les entrepreneurs et investisseurs ?

Nous observons souvent un réflexe instinctif chez les entrepreneurs dès qu’ils commencent à générer des revenus significatifs : acheter de l’immobilier ou optimiser leur fiscalité à court terme, parfois en s’orientant vers des dispositifs peu rentables sur le long terme. Notre rôle est de leur faire prendre du recul et de leur montrer qu’il existe d’autres alternatives, dont le private equity, historiquement peu connu, mais offrant une diversification. Structurer son patrimoine dès le départ permet d’éviter bien des erreurs et de sécuriser l’avenir, tant pour l’entrepreneur que pour ses héritiers.