L’accompagnement patrimonial des artistes requiert une expertise spécifique afin de naviguer dans le monde de l’art, où gestion des droits d’auteur et imprévus font partie du quotidien. Clément Jorez, fondateur de La Rectorie Family Office, revient sur le rôle du family officer pour ces clients hors normes.
Clément Jorez (La Rectorie Family Office) : "La gestion de patrimoine financier et artistique des artistes est très singulière"
Décideurs. Quelle est la spécificité de l’accompagnement des artistes ?
Clément Jorez. Le cliché de l’artiste seul dans son atelier est bien souvent loin de la réalité. Un grand plasticien peut diriger une équipe de 100 personnes avec des charges fixes dépassant les 400 000 euros par mois. Certains sont des chefs d’entreprise, mais avec une structure de revenus plus imprévisible que celle d’un entrepreneur classique et des charges plus aléatoires. L’artiste ne vit pas avec une rémunération mensuelle mais par le versement de montants irréguliers : une avance de galerie, une vente lors d’une foire, une commande ou des droits d’auteur à termes échus (musique, littérature, cinéma, …). Si une œuvre est in fine invendue, c’est toute l’économie de l’atelier qui est impactée. Notre relation de confiance consiste à anticiper une allocation patrimoniale flexible. Enfin et surtout, la pérennité du travail de l’artiste au-delà de son décès amène des sujets de transmission singuliers.
La complexité de leur accompagnement repose également sur les droits d’auteur. Pourquoi est-ce un sujet aussi technique ?
Les droits patrimoniaux (diffusion, reproduction, représentation et adaptation) peuvent être perçus jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur ou du dernier co-auteur. C’est donc un sujet de long terme, il faut coordonner les descendants tout en veillant à l’enjeu essentiel de la pérennité de l’œuvre. D’un point de vue fiscal, les droits d’auteur doivent être appréhendés avec minutie du fait des logiques éventuelles de plafonnement, d’apport à une société, de mobilité internationale et de l’existence ou non d’héritiers. Des projets philanthropiques d’envergure peuvent également mobiliser des besoins financiers importants et une structuration dédiée.
En matière d’investissement, l’artiste est-il un client comme les autres ?
La gestion boursière classique intéresse peu les artistes. Ils sont plus réceptifs aux actifs tangibles générant un rendement prédictible, comme l’immobilier, la dette privée, le private equity type LBO, les collections d’art ou les métaux précieux. Pour les sensibiliser à la matière, nous les faisons participer à des visites d’entreprises financées au travers des fonds d’investissements, ce qui leur plaît car nous leur faisons découvrir du concret.
Vous évoquiez les dépenses imprévues dans la gestion de leur budget. Comment les anticipez-vous ?
La règle d’or pour un artiste est d’augmenter généralement son budget prévisionnel de dépenses de 30 %. Nous observons souvent un décalage important entre le train de vie perçu et la réalité examinée. Ils anticipent souvent mal la charge fiscale des biens immobiliers, les crédits, les charges sociales ou les dépenses courantes avec des achats compulsifs inhérents à leur passion. Notre rôle est de prévoir des lignes de découvert ainsi qu’une liquidité disponible pour conjuguer les écarts avec la stratégie globale d’allocation d’actifs et le cash management (court/moyen/long termes).
Quel rôle jouent les maisons de ventes dans votre écosystème ?
Nous travaillons avec elles pour l'évaluation des œuvres d’art, l'assurance et la structuration des collections. Christie’s permet également une activité de crédit adossé à des œuvres. De plus, les maisons de ventes éduquent les clients qui souhaitent débuter une collection, en leur expliquant les différences entre le marché primaire et secondaire des galeries, le rôle des conseillers en art et des ventes aux enchères. Enfin, elles peuvent nous permettre d’accéder à des "ventes privées" afin d’acquérir des pièces confidentielles.
Propos recueillis par Marine Fleury