« La véritable sagesse consiste à rester exposé intelligemment à plusieurs univers »
DÉCIDEURS. La diversification est la clé d’un patrimoine résilient. Pourquoi ce principe est-il si fondamental ?
EMMANUEL NARRAT. La gestion de patrimoine, avant d’être une quête de performance, reste avant tout une gestion du risque. La plupart des épargnants cherchent d’abord à protéger ce qu’ils ont construit. Diversifier consiste à répartir ce risque entre plusieurs moteurs de performance afin de limiter l’exposition à une seule variable. Attention toutefois à ne pas confondre diversification et dispersion. Investir un peu partout sans cohérence n’a aucun sens. On pense répartir les risques, alors qu’en réalité, on reste exposé aux mêmes classes d’actifs ou aux mêmes logiques de gestion.
Dans le contexte actuel, la diversification semble d’autant plus au coeur de votre accompagnement…
Aujourd’hui, la conjoncture est brouillée, sans « évidences », car les marchés réagissent de manière paradoxale. Si l’on prend l’exemple du MSCI World, il a rebondi au-dessus de ses niveaux d’avant le conflit en Iran. Pourtant, les tensions énergétiques et géopolitiques demeurent fortes, et les conséquences économiques de long terme restent considérables. Nous traversons une période où « raison garder » est plus difficile que jamais.
Quels sont, selon vous, les principaux risques ou signaux d’alerte actuels ?
D’abord, l’inflation repart aux États-Unis, avec une hausse de 3,5 % sur un an, contre 2,8 % le mois précédent. Ensuite, la dette publique américaine explose, dépassant les 100 % du PIB. Dans le même temps, les actions américaines affichent des valorisations très élevées après trois années consécutives de hausse à deux chiffres du S&P 500. Cela ne signifie pas qu’un krach soit imminent, mais la prudence reste de mise. Penser que l’on pourra sortir à temps relève souvent de l’illusion.
Qu’en est-il du risque de « bulle de l’IA » ?
Le simple fait que nous débattions de l’existence d’une bulle constitue déjà un signal d’alerte. Lors de la bulle Internet, les mêmes discussions existaient, et tant que la performance est là, personne ne veut sortir du marché. Cependant, la correction est toujours brutale à la fin, et, dans ces moments-là, la diversification redevient une arme pour ne pas être emporté.
Concrètement, comment structurez-vous un patrimoine diversifié ?
Je parle souvent à mes clients de trois catégories primaires, que sont l’immobilier, les entreprises et les produits de taux. À cela s’ajoute un quatrième pilier, regroupant les actifs rares, comme les oeuvres d’art, les voitures de collection, les métaux précieux ou encore les cryptomonnaies. Ces actifs n’ont pas de corrélation directe avec les marchés traditionnels et peuvent constituer un véritable levier de diversification.
L’immobilier représente-t-il toujours un pilier incontournable ?
Incontournable, oui, mais à condition d’y voir la diversité que cette classe d’actifs recèle.
« Aujourd’hui, la conjoncture est brouillée, sans “évidences”, car les marchés réagissent de manière paradoxale »
Ici, nous parlons d’immobilier d’entreprise, de logistique, de santé, d’hôtellerie ou encore de data centers. À cela s’ajoute le critère géographique : Paris ne réagit pas comme la province, la France pas comme l’Europe, ni comme le reste du monde. L’erreur classique consiste à concentrer ses investissements dans un environnement proche, jugé rassurant par l’épargnant, alors que cette stratégie peut s’avérer très risquée à long terme.
Comment éviter les biais de concentration sur le secteur des entreprises ?
Prenez le S&P 500 : il regroupe 500 sociétés, mais les « sept magnifiques » représentent à elles seules plus d’un tiers de l’indice. Même le MSCI World, censé être le plus diversifié, est concentré à 24 % sur ces mêmes valeurs. Alors non, acheter un ETF « monde » ne constitue pas, à lui seul, une diversification suffisante. Pour réduire ce biais, il est possible de recourir à des indices équipondérés, de combiner gestion active et gestion passive, ou encore de s’intéresser au non-coté, davantage décorrélé des marchés boursiers.
Et du côté des produits de taux, longtemps délaissés, que recommandez-vous ?
Les taux d’intérêt sont remontés, redonnant de la valeur à l’univers obligataire. Les obligations d’État, les fonds datés, la dette privée ou même les fonds en euros retrouvent ainsi de l’intérêt. Le fonds en euros offre désormais un rendement réel positif, avec un risque en capital quasi nul. Je citerais aussi la dette d’infrastructure, adossée à des actifs tangibles, certains types de produits structurés et les fonds de performance absolue, ainsi que certaines stratégies d’arbitrage ou de spéculation juridique (litigation finance) totalement indépendantes de la direction des marchés.
Au-delà de ces segments traditionnels, quelles thématiques suivez-vous ?
Je m’intéresse particulièrement au spatial, qui bénéficie des avancées de l’IA, de la robotique et de l’énergie, et qui joue un rôle important dans la communication, la défense et l’observation climatique. Je pense que c’est un secteur d’avenir à la croisée de l’innovation et des enjeux de souveraineté, un axe de diversification pertinent pour les investisseurs souhaitant conjuguer modernité et résilience.
Face à la complexité de l’économie actuelle, comment un investisseur peut-il s’y retrouver ?
Comme dans le sport ou l’entrepreneuriat, il faut un coach. Le conseiller en gestion de patrimoine n’est pas un magicien, mais un assembleur. Il sélectionne les meilleurs ingrédients afin de construire un équilibre cohérent adapté au profil de risque du client, à son horizon de temps et à ses contraintes fiscales. De plus, la réglementation est devenue si complexe que certains actifs sont interdits dans un cadre et autorisés dans un autre. Par exemple, il est interdit de loger directement des cryptomonnaies ou de l’or physique dans un fonds dédié français, mais nous pouvons le faire via d’autres structures. Seul un professionnel saura naviguer entre ces différentes règles.
Votre métier est donc devenu un travail d’artisan ?
Je compare souvent notre rôle à celui d’un vigneron, pour qui un grand cru repose sur un assemblage subtil de cépages. En gestion de patrimoine, nous assemblons des immeubles, des fonds, des obligations, peut-être un peu de private equity et un zeste d’actifs rares. C’est cet assemblage équilibré qui crée la performance durable. Ces dernières années, la multitude de solutions disponibles a décuplé l’intérêt de se faire accompagner par un professionnel.
Pour conclure, quel serait votre conseil ultime pour traverser les prochaines années ?
Je dirais qu’il faut se méfier de l’évidence. À chaque fois qu’un secteur semble incontournable, c’est souvent qu’il est déjà survalorisé. Pour pallier cela, il est nécessaire de se fixer des limites et de ne jamais tout miser sur une seule conviction, même lorsqu’elle paraît rationnelle. La véritable sagesse consiste à accepter de ne pas tout comprendre et à rester exposé intelligemment à plusieurs univers. Diversifier, c’est une manière d’être humble… et durablement serein.
Emmanuel Narrat est fondateur de Haussmann Patrimoine.