L’essor fulgurant des semi-conducteurs et de l’intelligence artificielle propulse les indices boursiers vers des sommets inédits. Si cette révolution technologique est réelle et structurelle, l’histoire des marchés nous enseigne que l’enthousiasme collectif peut générer des exagérations à la hausse comme à la baisse. Dans ce contexte, la diversification patrimoniale demeure la boussole de tout investisseur avisé. (Article rédigé le 05-06-2026)
Semi-conducteurs et IA : l’illusion de la diversification face à la concentration des marchés
Depuis 2022, une conviction domine les marchés financiers mondiaux : l’intelligence artificielle va tout transformer, et les semi-conducteurs en sont le carburant indispensable. Nvidia aux États-Unis, TSMC à Taiwan ou encore SK Hynix au Japon, ces valeurs sont devenues les nouvelles locomotives des grands indices. Le NASDAQ a bénéficié d’une progression remarquable, portée par des investissements colossaux des hyperscalers (Microsoft, Google, Amazon…) en infrastructure d’IA. Le marché mondial des semi-conducteurs devrait franchir le seuil des 1000 milliards de dollars. Cependant, notre rôle de multi-family nous impose une lecture plus nuancée de cette dynamique.
La concentration des indices n’a jamais été aussi marquée. Aux États-Unis, les dix premières valeurs du S&P 500 représentent près de 40 % de l’indice, et leur performance est étroitement corrélée à l’IA et aux semi-conducteurs. Un investisseur « diversifié » via un simple ETF monde est, sans le savoir, exposé à 72 % aux USA et 30 % aux valeurs technologiques. Dans ce contexte, quelles straté- gies d’allocation permettent de bénéficier de cette révo- lution technologique tout en préservant à long terme la résilience du patrimoine ?
Une révolution technologique réelle, des valorisations à surveiller
La rupture technologique portée par l’intelligence artificielle est indiscutable. La démocratisation des modèles génératifs, la montée en puissance des centres de données, le développement de la voiture autonome, de la robotique industrielle et de la médecine de précision convergent vers une demande structurelle en puces de calcul sans équivalent dans l’histoire industrielle récente. L’exposition, de manière raisonnée, à travers des fonds globaux ou thématiques soigneusement sélectionnés couplée à des positions en actions cotées sur les leaders établis de la chaîne de valeur des semi-conducteurs, reste une stratégie résiliente. Pour autant, les niveaux de valorisation atteints par certains acteurs méritent une vigilance accrue. Les ratios cours/bénéfices de plusieurs valeurs d’IA atteignent des multiples que seule une croissance parfaite, sur une décennie entière, pourrait justifier. Les dépenses en infrastructure IA des hyperscalers culminent à des niveaux historiques, avec un retour sur investissement dont l’horizon se mesure en années, non en trimestres. À ces niveaux, la marge d’erreur est réduite à néant.
La bulle Internet : quand avoir raison ne suffit pas
En l’an 2000, Internet allait transformer le monde, c’était vrai, mais les valorisations de certaines valeurs étaient totalement déconnectées de toute réalité économique. Le NASDAQ a perdu environ 80 % de sa valeur entre mars 2000 et octobre 2002. Le temps de recouvrement de certaines familles ayant concentré leur patrimoine sur des valeurs technologiques a mis plus d’une décennie à retrouver leur niveau initial, d’autres familles ne l’ont jamais retrouvé. Le parallèle avec la situation actuelle s’impose naturellement. Comme en 1999, le narratif est puissant et les perspectives long terme indiscutables. Comme en 1999, les marchés anticipent une adoption de masse dès demain. La différence notable est que les grands acteurs d’aujourd’hui génèrent des revenus et des bénéfices réels, parfois considérables, contrairement aux start-ups de l’ère dot-com. Néanmoins, la concentration sectorielle et les multiples élevés justifient une approche sélective et une diversification sans faille, plutôt qu’un positionnement thématique exclusif.
La sanction excessive : le cas des marchés asiatiques post-Covid Le biais inverse existe également : la tentation de fuir ce qui a souffert, sans s’interroger. Les marchés asiatiques, Chine en tête, mais aussi Hong Kong, ont connu une correction violente et prolongée à partir de 2021. La réglementation technologique chinoise, la crise de l’immobilier avec l’affaire Evergrande, les tensions géopolitiques et les séquelles de la politique zéro-Covid ont convergé pour décourager massivement les investisseurs internationaux. Des capitalisations boursières ont été divisées par deux, parfois davantage. La Chine demeure la deuxième économie mondiale, dotée d’une base industrielle considérable et de champions technologiques capables désormais d’innover et concurrencer les géants américains, DeepSeek en matière d’IA, BYD dans la transition énergétique ou encore Tencent sur la technologie. Les problèmes rencontrés étaient réels mais en partie cycliques et réglementaires, c’est-à-dire temporaires. La sanction des marchés a été, à bien des égards, excessive au regard des fondamentaux économiques réels du pays. Les marchés exagèrent dans les deux sens. L’euphorie pousse à payer trop cher les actifs en vogue, la panique pousse à vendre trop vite les actifs délaissés. L’investisseur patient et diversifié est le seul en position de profiter de ces deux travers collectifs.
Stratégie patrimoniale : intégrer la thèse IA sans sacrifier la diversification
Dans un contexte géopolitique tendu qui génère de la volatilité sur de nombreuses classes d’actifs (matières premières, taux souverains, devises), l’avenir reste fondamentalement incertain. Les marchés peuvent demeurer irrationnels sur des durées que nous ne maîtrisons pas. Pour des patrimoines familiaux multigénérationnels, la préservation du capital prime sur la maximisation du rendement à court terme. Concrètement, l’approche pour 2026 et au-delà devrait s’articuler autour de plusieurs piliers complémentaires à l’exposition technologique. Les semi-conducteurs et l’IA ont leurs places dans les portefeuilles mais cette exposition est équilibrée par :
Rendement et protection : Des obligations aux profils variés (duration, risque, géographie) et des produits structurés à capital protégé. Par ailleurs, les fonds euros et les placements monétaires font office de réserve de sécurité active pour préserver le capital et saisir de futures opportunités.
Décorrélation globale : Des actifs alternatifs (or, hedge funds) et des actifs réels tangibles (forêts, terres agri- coles, immobilier hôtelier) moins sensibles aux aléas des marchés.
Croissance non cotée : Du private equity ciblant des secteurs fondamentaux (santé, agroalimentaire) en pleine transformation.
Le suivi de l’allocation doit être granulaire : analyser son exposition de style, géographique et sectorielle, tout en évitant une concentration excessive sur une seule tendance, aussi puissante soit-elle. Par ailleurs, une allocation prudente aux marchés émergents qui bénéficient des relocalisations industrielles et de la diversification des chaînes de production de semi-conducteurs, mérite d’être considérée. Enfin, paradoxalement, l’explosion des besoins électriques liée à l’IA crée des opportunités intéressantes dans les infrastructures énergétiques et la transition verte, secteurs souvent négligés par les investisseurs focalisés sur la technologie pure. Nous sommes convaincus qu’il est aujourd’hui nécessaire d’être diversifié et flexible. Seul un acteur sans aucun parti pris, ni rémunération indirecte, peut garantir une visibilité sur l’ensemble des classes d’actifs et un accompagnement réellement indépendant.
Sur l'auteur :
Emrah Yucel est directeur général d'Even FO.
La concentration des indices n’a jamais été aussi marquée. Aux États-Unis, les dix premières valeurs du S&P 500 représentent près de 40 % de l’indice, et leur performance est étroitement corrélée à l’IA et aux semi-conducteurs. Un investisseur « diversifié » via un simple ETF monde est, sans le savoir, exposé à 72 % aux USA et 30 % aux valeurs technologiques. Dans ce contexte, quelles straté- gies d’allocation permettent de bénéficier de cette révo- lution technologique tout en préservant à long terme la résilience du patrimoine ?
Une révolution technologique réelle, des valorisations à surveiller
La rupture technologique portée par l’intelligence artificielle est indiscutable. La démocratisation des modèles génératifs, la montée en puissance des centres de données, le développement de la voiture autonome, de la robotique industrielle et de la médecine de précision convergent vers une demande structurelle en puces de calcul sans équivalent dans l’histoire industrielle récente. L’exposition, de manière raisonnée, à travers des fonds globaux ou thématiques soigneusement sélectionnés couplée à des positions en actions cotées sur les leaders établis de la chaîne de valeur des semi-conducteurs, reste une stratégie résiliente. Pour autant, les niveaux de valorisation atteints par certains acteurs méritent une vigilance accrue. Les ratios cours/bénéfices de plusieurs valeurs d’IA atteignent des multiples que seule une croissance parfaite, sur une décennie entière, pourrait justifier. Les dépenses en infrastructure IA des hyperscalers culminent à des niveaux historiques, avec un retour sur investissement dont l’horizon se mesure en années, non en trimestres. À ces niveaux, la marge d’erreur est réduite à néant.
La bulle Internet : quand avoir raison ne suffit pas
En l’an 2000, Internet allait transformer le monde, c’était vrai, mais les valorisations de certaines valeurs étaient totalement déconnectées de toute réalité économique. Le NASDAQ a perdu environ 80 % de sa valeur entre mars 2000 et octobre 2002. Le temps de recouvrement de certaines familles ayant concentré leur patrimoine sur des valeurs technologiques a mis plus d’une décennie à retrouver leur niveau initial, d’autres familles ne l’ont jamais retrouvé. Le parallèle avec la situation actuelle s’impose naturellement. Comme en 1999, le narratif est puissant et les perspectives long terme indiscutables. Comme en 1999, les marchés anticipent une adoption de masse dès demain. La différence notable est que les grands acteurs d’aujourd’hui génèrent des revenus et des bénéfices réels, parfois considérables, contrairement aux start-ups de l’ère dot-com. Néanmoins, la concentration sectorielle et les multiples élevés justifient une approche sélective et une diversification sans faille, plutôt qu’un positionnement thématique exclusif.
La révolution de l’intelligence artificielle est réelle. Mais l’histoire des marchés enseigne qu’une thèse juste ne protège pas d’une valorisation excessive. La discipline patrimoniale s’impose face à l’effet « Fear Of Missing Out »
La sanction excessive : le cas des marchés asiatiques post-Covid Le biais inverse existe également : la tentation de fuir ce qui a souffert, sans s’interroger. Les marchés asiatiques, Chine en tête, mais aussi Hong Kong, ont connu une correction violente et prolongée à partir de 2021. La réglementation technologique chinoise, la crise de l’immobilier avec l’affaire Evergrande, les tensions géopolitiques et les séquelles de la politique zéro-Covid ont convergé pour décourager massivement les investisseurs internationaux. Des capitalisations boursières ont été divisées par deux, parfois davantage. La Chine demeure la deuxième économie mondiale, dotée d’une base industrielle considérable et de champions technologiques capables désormais d’innover et concurrencer les géants américains, DeepSeek en matière d’IA, BYD dans la transition énergétique ou encore Tencent sur la technologie. Les problèmes rencontrés étaient réels mais en partie cycliques et réglementaires, c’est-à-dire temporaires. La sanction des marchés a été, à bien des égards, excessive au regard des fondamentaux économiques réels du pays. Les marchés exagèrent dans les deux sens. L’euphorie pousse à payer trop cher les actifs en vogue, la panique pousse à vendre trop vite les actifs délaissés. L’investisseur patient et diversifié est le seul en position de profiter de ces deux travers collectifs.
Stratégie patrimoniale : intégrer la thèse IA sans sacrifier la diversification
Dans un contexte géopolitique tendu qui génère de la volatilité sur de nombreuses classes d’actifs (matières premières, taux souverains, devises), l’avenir reste fondamentalement incertain. Les marchés peuvent demeurer irrationnels sur des durées que nous ne maîtrisons pas. Pour des patrimoines familiaux multigénérationnels, la préservation du capital prime sur la maximisation du rendement à court terme. Concrètement, l’approche pour 2026 et au-delà devrait s’articuler autour de plusieurs piliers complémentaires à l’exposition technologique. Les semi-conducteurs et l’IA ont leurs places dans les portefeuilles mais cette exposition est équilibrée par :
Rendement et protection : Des obligations aux profils variés (duration, risque, géographie) et des produits structurés à capital protégé. Par ailleurs, les fonds euros et les placements monétaires font office de réserve de sécurité active pour préserver le capital et saisir de futures opportunités.
Décorrélation globale : Des actifs alternatifs (or, hedge funds) et des actifs réels tangibles (forêts, terres agri- coles, immobilier hôtelier) moins sensibles aux aléas des marchés.
Croissance non cotée : Du private equity ciblant des secteurs fondamentaux (santé, agroalimentaire) en pleine transformation.
Le suivi de l’allocation doit être granulaire : analyser son exposition de style, géographique et sectorielle, tout en évitant une concentration excessive sur une seule tendance, aussi puissante soit-elle. Par ailleurs, une allocation prudente aux marchés émergents qui bénéficient des relocalisations industrielles et de la diversification des chaînes de production de semi-conducteurs, mérite d’être considérée. Enfin, paradoxalement, l’explosion des besoins électriques liée à l’IA crée des opportunités intéressantes dans les infrastructures énergétiques et la transition verte, secteurs souvent négligés par les investisseurs focalisés sur la technologie pure. Nous sommes convaincus qu’il est aujourd’hui nécessaire d’être diversifié et flexible. Seul un acteur sans aucun parti pris, ni rémunération indirecte, peut garantir une visibilité sur l’ensemble des classes d’actifs et un accompagnement réellement indépendant.
Sur l'auteur :
Emrah Yucel est directeur général d'Even FO.


