Les entreprises de taille intermédiaire (ETI) jouent un rôle clé dans l’économie française. Au nombre de 6 800, dont 40 % à forte empreinte industrielle, elles doivent aujourd’hui naviguer dans un climat d’incertitude. Souvent familiales, elles se heurtent aux défis de la transmission. La nouvelle génération sera-t-elle en mesure d’apporter un nouvel élan et de repenser leur modèle ? Entretien avec Frédéric Coirier, co-président du METI & PDG de l’ETI familiale Poujoulat.

Décideurs. Quel est le bilan de l’année 2024 sur les activités des ETI ?

Frédéric Coirier.  On observe un véritable retournement de tendance. Jusqu’à l’année dernière, les entreprises continuaient d’investir, portées par un fort redémarrage post-Covid dans un climat de confiance. Mais, depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024, nous observons une dégradation de l’environnement trimestre après trimestre. Les investissements sont quasiment à l’arrêt, et seuls 15 à 20% des projets se poursuivent. Un an plus tôt, la dynamique était totalement inverse.

Quels sont les principaux freins aujourd’hui ?

L’instabilité politique pèse lourdement, avec un impact direct sur l’emploi : la création nette est tombée à 15 000 postes par an. Les entreprises peinent à se projeter, faute de visibilité. Les ETI, qui fonctionnent sur des cycles longs de 5 à 10 ans, sont particulièrement sensibles aux changements législatifs et politiques. Elles doivent composer avec une pression accrue : l’activité et les marges se réduisent, tandis que les coûts continuent de grimper. Beaucoup se retrouvent aujourd’hui "prises en étau".

La transformation numérique est-elle devenue une nécessité pour les ETI ?

Absolument. Pour rester compétitives, elles doivent investir massivement dans le numérique, notamment en logistique et en vente, où cette transition est déjà une réalité incontournable. Mais ces transformations s’inscrivent sur le long terme, avec des investissements lourds à l’horizon 2035-2050, sans retour immédiat. Changer d’ERP coûte plusieurs millions d’euros, sans garantie de ROI à court terme. Pourtant, ce n’est plus une option mais une nécessité.

Comment les ETI financent-elles leur croissance ?

La principale source de financement reste l’autofinancement. Les ETI disposent d’une culture financière solide et leurs relations avec les banques restent globalement bonnes. Malgré la hausse des défaillances, elles continuent d’accéder au financement bancaire d’une année sur l’autre. Le financement n’est donc pas leur principale difficulté. Certaines ETI, bien que plus rares sur le marché coté, bénéficient de ce levier financier, une centaine d’entre elles étant présentes en Bourse. D’autres, filiales de grands groupes, s’appuient sur leur maison-mère, tandis que certaines optent pour le financement obligataire.

La vision du capital a-t-elle évolué avec la NextGen ?

Historiquement, le capital des ETI était exclusivement patrimonial. Mais la nouvelle génération se montre plus ouverte aux financements externes, notamment aux investisseurs étrangers et aux fonds, autrefois décriés, qui sont désormais perçus comme des partenaires stratégiques.

Comment les ETI françaises se positionnent-elles face à la concurrence internationale ?

La pression s’accentue. Les États-Unis ont renforcé leur stratégie de souveraineté industrielle, notamment avec l’IRA (Inflation Reduction Act) à l’époque de Joe Biden, favorisant la relocalisation sur le sol américain  . L’arrivée de Trump va accentuer cette tendance en rendant le marché américain plus hermétique, tandis que la Chine pourrait intensifier ses exportations vers l’Europe. Dans ce contexte, le Vieux Continent subit davantage qu’il ne réagit.

Certaines réglementations européennes freinent-elles la compétitivité des ETI ?

Plusieurs contraintes pèsent sur elles. Un exemple majeur est l’absence de définition des ETI au niveau européen. Au-delà de 250 salariés, une entreprise est aujourd’hui considérée par les institutions européennes comme une grande entreprise. Le METI plaide pour créer une catégorie ETI européenne à l’image de celle que nous avons en France. A court terme, la création d’une catégorie de "petites ETI" (Small Mid-Caps) que nous avons obtenue de haute lutte, devrait permettre d’alléger la contrainte normative pour de nombreuses ETI. Autre point critique : la directive européenne sur les informations de durabilité (CSRD). Son application, en l’absence de simplification, pourrait absorber jusqu’à 15%  des investissements des ETI, créant ainsi un effet inverse à celui recherché. Même si l’objectif est vertueux, sa mise en œuvre n’est pas adaptée au contexte économique actuel.

La transmission intergénérationnelle est un enjeu clé pour la pérennité des ETI. Comment a-t-elle évolué ces dernières décennies ?

Pendant longtemps, la transmission d’une entreprise était freinée par une fiscalité dissuasive. Dans les années 80 et 90, les droits de succession pouvaient atteindre 40 %, auxquels s’ajoutaient les taxes sur les dividendes capitalisés, portant la fiscalité cumulée à près de 60 %. Dans ces conditions, beaucoup d’entrepreneurs n’avaient d’autre choix que de vendre. Pendant près de vingt ans, les transmissions d’ETI sont donc restées rares.

Qu’est-ce qui a permis de changer cette dynamique et d’encourager la transmission ?

La principale évolution a été l’assouplissement fiscal avec l’instauration de dispositifs comme le pacte Dutreil en 2003. Grâce à ces mesures, le nombre d’ETI est passé de 4 000 à 6 800, avec environ 100 créations par an, et un objectif affiché de 10 000. Mais au-delà des chiffres, c’est un changement de mentalité qui s’opère. L’ouverture du capital n’est plus un tabou : les nouvelles générations sont plus ambitieuses. Faciliter la transmission, ce n’est pas encourager la rente, c’est assurer une continuité avec les équipes et les valeurs qui font la force de ces entreprises.

Quel message souhaitez-vous faire passer aux décideurs pour accompagner la transformation des entreprises ? 

Il y a aujourd’hui un véritable "momentum" autour de la transformation des entreprises et de la nécessité d’adopter des mesures plus agiles et moins coûteuses. L’Europe doit en prendre pleinement conscience et se donner les moyens d’agir. L’exemple de l’apprentissage est parlant : dès que des mesures adaptées sont mises en place, les résultats sont là. En quelques années, nous sommes passés de 300 000 à 900 000 apprentis. Nos structures sont performantes, nos talents existent – il ne manque que des conditions plus favorables pour que nos entreprises puissent pleinement en bénéficier.

Propos recueillis par Patricia Cressot

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