Les jeunes générations ne considèrent plus la philanthropie comme un simple don, mais comme un engagement stratégique et mesurable. Pour Alexandre Mars, PDG d’Epic, elles redéfinissent la notion de générosité en l’intégrant pleinement aux modèles économiques et familiaux. Impact investing, transmission des valeurs et engagement sociétal… La philanthropie évolue vers une approche plus structurée et entrepreneuriale.
Alexandre Mars (EPIC): « Les nouvelles générations l’ont bien compris, la finance positive n’est plus un oxymore »
Décideurs. Votre mot d’ordre est « que le don devienne la norme ». Quels sont les freins qui empêchent cette transition et comment les lever ?
Alexandre Mars. Nous le savons, les inégalités de richesse et de patrimoine ne cessent de se creuser. La redistribution par l’impôt est indispensable pour compenser ces inégalités de naissance, mais on constate parfois une incapacité de l’État à proposer des services publics de qualité. De plus en plus de personnes me partageaient leurs réticences face aux dons et je me suis dit qu’il fallait créer les conditions de confiance nécessaires pour favoriser cette générosité. On le sait, les gens ne donnent pas parce qu’ils n’ont pas le temps, parce qu’ils n’ont pas confiance, parce qu’ils veulent être sûrs que leur don aura un impact et qu’ils pourront le mesurer. Avec Epic, nous essayons de lever ces freins. Nous sélectionnons des organisations sociales pour rassurer les donateurs, pour qu’ils soient sûrs de « bien » donner. Depuis sa création en 2015, Epic a aidé 55 associations sur 4 continents en mobilisant plus de 91 millions de dollars.
Avez-vous une anecdote ou un exemple concret d’une famille qui a réussi à transformer son engagement en impact durable ?
On aurait tendance à choisir la facilité en répondant Bill Gates, mais je vais faire mon patriote et mentionner le très bon travail de la Fondation Bettencourt Schueller. Voilà un bel exemple d’une famille qui a mis son succès au service du bien commun et au rayonnement français.
Comment les nouvelles générations influencent-elles la vision philanthropique des entreprises familiales ?
Nous sommes à un moment charnière de l’histoire où les jeunes générations n’acceptent plus les injustices sociales, se mobilisent et exercent une pression croissante sur leurs aînés. Cette prise de position influence directement la vision philanthropique des entreprises familiales, les incitant à intégrer davantage de responsabilité sociale dans leur gouvernance et leurs décisions stratégiques. Contrairement aux générations précédentes, qui percevaient la philanthropie comme un acte ponctuel et dissocié des activités économiques, les jeunes générations attendent des entreprises qu’elles adoptent une approche plus engagée et systématique. Elles encouragent une philanthropie plus transparente, intégrée au cœur du modèle économique et alignée avec des valeurs fortes.
Quelles sont les causes qui les mobilisent le plus aujourd’hui ?
Les jeunes générations sont particulièrement sensibles aux sujets de l’égalité des chances et de l’environnement. Elles perçoivent l’égalité des chances comme un impératif pour construire un monde plus juste, où chacun, indépendamment de son origine sociale ou géographique, peut accéder aux mêmes opportunités. L’environnement est également au cœur de leurs préoccupations. Pour elles, il ne s’agit plus d’un simple engagement moral, mais d’une nécessité absolue pour assurer la pérennité des générations futures. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons deux portfolios chez Epic : « enfance et jeunesse » et « environnement et générations futures ».
Vous évoquez souvent l’impact investing. Pensez-vous que les jeunes générations redéfinissent la notion de « donner » en la liant davantage à l’investissement durable ?
Je pense qu’il faut utiliser tous les outils à notre disposition pour participer au bien commun. Si la finance peut parfois être perçue comme le grand méchant, je pense qu’il faut davantage l’utiliser pour accompagner des changements systémiques profonds. Je pense que les nouvelles générations l’ont bien compris, la finance positive n’est plus un oxymore et que nous sommes bien loin de l’ultralibéralisme de Milton Friedman. Les évolutions récentes outre-Atlantique doivent toutefois nous inviter à rester prudents à cet égard. Tout porte à croire que nous sommes proches de faire un bon de trente ans en arrière sur certains sujets.
Quels conseils donneriez-vous aux familles pour impliquer leurs héritiers dans des projets philanthropiques ?
Il est essentiel que les jeunes générations développent une curiosité sincère pour les autres et comprennent les grands défis que nos sociétés devront affronter dans les décennies à venir. Elles doivent prendre conscience de leurs privilèges, du creusement des inégalités et du rôle que peut jouer la juste redistribution dans la stabilisation du monde. Cela passe donc par la compréhension des engagements philanthropiques de leurs parents.
Dans mon dernier livre, Pause, j’explore la notion d’alignement, c’est-à-dire la cohérence entre nos pensées, nos valeurs et nos actions. Cela passe par des choix concrets : privilégier des modes de transport plus responsables, consommer de manière éthique, éviter certaines marques lorsque leur engagement envers le bien commun semble insuffisant. Il est essentiel de sensibiliser les jeunes dès le plus jeune âge. Leur participation aux initiatives familiales peut leur permettre de mieux comprendre les motivations profondes de l’engagement philanthropique.
Voyez-vous une évolution vers une philanthropie plus engagée et plus entrepreneuriale, où donner ne suffit plus, mais où il faut aussi créer de l’impact mesurable ?
Oui, il est évident qu’il n’est plus simplement question de donner, mais aussi d’infléchir la trajectoire du monde dans lequel on vit. Chez Epic, notre mission est d’aider les donateurs – qu’ils soient individus, familles ou entreprises – à maximiser l’impact de leur générosité. En neuf ans d’existence, on a accompagné de grands groupes, comme Dior, Ardian, L’Oréal ainsi que des familles à travers l’Europe, pour structurer une philanthropie plus stratégique. Beaucoup de donateurs veulent mieux donner, mais ne savent pas toujours comment s’y prendre. C’est pourquoi nous avons développé une école de la philanthropie, un programme conçu pour démocratiser le don stratégique… Après tout, l’expertise aussi se partage ! Grâce à cette approche, on permet à chacun de transformer son engagement en un véritable levier de changement et les potentialités sont infinies.
Si vous deviez résumer votre message à la nouvelle génération en une phrase, quelle serait-elle ?
Prenez des risques !
Gandhi disait : « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ! »
Un dernier mot pour ceux qui hésitent encore à s’engager ?
Lors d’une discussion avec le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, je lui demandais ce qui l’incitait à poursuivre ces efforts utopistes pour la fin de la pauvreté dans le monde. Il m’a répondu que, même si nous n’y arrivons pas de notre vivant, c’est bien la cause et la mission qui doit nous animer, car chaque vie compte.
Propos recueillis par Patricia Cressot



