D’après les chiffres de la Fondation Jean-Jaurès, ce sont plus de 9 000 milliards d’euros en passe d’être transmis dans les quinze prochaines années. Que nous l’appelions la « grande transmission » ou la « grande passation », une chose est sûre : l’économie française à tout intérêt à proposer un terreau fertile aux entrepreneurs français pour éviter leur fuite en dehors de l’Hexagone.
"Il y a un alignement des planètes à ne pas rater entre un monde économique qui part à vau l’eau et des business models à repenser"
Décideurs. Nous attendons une vague de transmissions dans les prochaines années. Comment les dirigeants peuvent-ils s’y préparer pour que ces entreprises restent en France ?
Sylvain Prévot. Plusieurs scénarios sont envisageables pour transmettre une entreprise : la transmission intrafamiliale, la cession à un entrepreneur individuel ou à un groupe - plus facile mais au détriment de l’ancrage territorial – ou encore le rachat par des fonds majoritaires avec leur propre stratégie de build-up. Moins répandu, le scénario de la transmission aux collaborateurs, notamment au sein de petites PME, peut être une solution porteuse de sens et d’appartenance pour les salariés, comme ce fut le cas pour Duralex. Enfin, une tendance de fond est la transmission à un fonds de dotation actionnaire avec l’exemple de Patagonia.
Mais peu importe le schéma choisi, le sujet numéro un reste l’anticipation du dirigeant cédant, un point difficile à aborder, car nous touchons à un sujet sensible : la fin d’une partie de sa vie, mêlé à la peur de l’inconnu et de l’après. Cependant, plus on attend, plus c’est dur et plus on perd le contrôle de cet événement. Il faut prendre le temps d’élaborer une transmission dont nous pouvons être fiers.
J’ai la frustration que le scénario intrafamilial ne soit pas mieux développé en France. D’après une étude BPI, 65 % des dirigeants entendent transmettre l’entreprise à leurs enfants, mais moins de 20% le font réellement. Je ne pense pas qu’il faille à tout prix transmettre au sein du giron familial, mais je m’interroge sur ce chiffre si bas, et sur la manière d’améliorer cette statistique. Le contexte macroéconomique a sûrement son rôle à jouer : à l’heure de la grande redistribution des cartes géopolitiques, les décisions des dirigeants sont forcément impactées.
Pascal Teurqueutil. Je partage les propos de Sylvain, en ajoutant que nombreux sont les dirigeants n’étant même pas au courant du panel de possibilités à leur disposition pour transmettre une entreprise. Nous estimons entre 750k et 1M d’entreprises cédées en France dans les prochaines années, et jusqu’à plusieurs millions en Europe. C’est un sujet de souveraineté nationale que nous nous devons d’évoquer, tout en restant pragmatiques car, comme le soulignait Sylvain, nous touchons à l’humain, avec des émotions fortes. Les dirigeants ont mis tout leur cœur et leur temps à développer une entreprise, devenue leur bébé. Transmettre un patrimoine professionnel et des valeurs à ses enfants est extrêmement émotionnel, et, pour cette raison, nous ne pouvons pas l’aborder n’importe comment. Cela peut parfois nécessiter l’intervention d’un tiers de confiance avec qui le dirigeant peut échanger sur les bonnes pratiques et ce qu’il est possible de faire. De nombreuses structures existent, telles que le Medef, le Meti, le FBN France ou les chambres de commerce, pour s’informer sur ces sujets, et des initiatives en région sont organisées afin de rassembler les sachants et les chefs d’entreprises afin d’ouvrir la voie aux champs des possibles en matière de transmission. Le plus important à mon sens – après l’anticipation – est de ne pas rester seul. Il faut parler à d’autres dirigeants et se poser pour réfléchir. Ce serait dommage de ne pas préparer le succès de sa transmission, qui engendre un certain confort pour la famille, pour le dirigeant lui-même mais aussi pour les salariés et leurs familles qui croient en l’entreprise, envers lesquelles il a le devoir de préparer la suite.
Quels problèmes rencontrent les entrepreneurs français aujourd’hui dans le développement de leur business en France ?
P. T. Bien sûr, la fiscalité est un point important à ne pas laisser de côté. De bons outils existent, mais deviennent malgré eux un argument politique. Si j’ai un message à faire passer à notre gouvernement : conservez le pacte Dutreil pour éviter la fuite de nos entreprises locales. Nombreux sont les groupes internationaux intéressés par nos PME et ETI.
S. P. J’ajouterais que, dans le contexte économique tel que nous le connaissons actuellement, je ressens cette peur de transmettre un « cadeau empoisonné » au milieu d’autant d’incertitudes. Cela étant, je pense qu’il faut malgré tout revenir sur un peu d’optimisme et de foi en la capacité entrepreneuriale des générations futures. Elles ont baigné dans la culture de l’entreprise et, si elles sont bien entourées, elles peuvent retrouver confiance en leur capacité à réinventer une nouvelle économie. Lorsqu’on confie une société à des jeunes prêts à tout, la capacité à créer de la valeur est exceptionnelle. Il serait alors dommage que les parents se brident par crainte. Mon message pour la jeune génération est : « Reprendre une entreprise est un projet fantastique. Soyez audacieux ! Osez donner un nouveau souffle au groupe familial ! » Il y a un alignement des planètes à ne pas rater entre un monde économique qui part à vau l’eau et des business models à repenser. C’est une belle opportunité de se réinventer.
Que peuvent faire les pouvoirs publics pour aider les entrepreneurs français ?
S. P. Beaucoup de dirigeants ne savent pas qu’ils ne savent pas. Le rôle des pouvoirs publics est de sensibiliser sur cet enjeu important pour la pérennité économique de nos territoires et d’inciter les dirigeants à adresser sérieusement ce sujet de la transmission, avec suffisamment d’anticipation. Le premier pas est souvent le plus dur, être accompagné permet de mettre le pied à l’étrier. Le coût étant souvent un frein, il pourrait être intéressant de subventionner des missions courtes de Diagnostics Transmission à partir de 55 ans.
Le vrai problème aujourd’hui est d’être dans le brouillard permanent. Je pense qu’il est nécessaire de travailler au niveau de l’État sur cette thématique de la transmission de la même manière qu’il a promu la start-up nation.
P. T. La prise de conscience est réelle au niveau des pouvoirs publics. Les associations et fédérations ont attiré leur attention au niveau régional et national. Le Medef a organisé la Ref nationale en automne dernier, qui a été un franc succès. Des chefs d’entreprise de toutes tailles et de toutes régions sont intervenus pour témoigner de leurs succès et échecs en guise d’enseignement capital.
Par ailleurs, il est important de rappeler aux pouvoirs publics que l’enjeu, au-delà de l’éducation, réside dans la concurrence internationale. Elle peut être un frein à la transmission, doublée de contraintes réglementaires et fiscales complexes.
Qu’en est-il des collaborateurs ?
S. P. En France, le manque d’engagement des collaborateurs est un sujet majeur. Je suis convaincu que le moment de la transmission est une opportunité unique de remobiliser les collectifs. Par exemple en ouvrant l’actionnariat aux collaborateurs ? Cela aurait des impacts positifs plus large sur notre économie. Je viens d’une famille à large actionnariat et je vois à quel point être actionnaire d’une entreprise est une façon extrêmement vertueuse de reconnecter les citoyens au monde économique.
P. T. Proposer aux salariés de devenir actionnaires permet de créer une stimulation, une adhésion, presque une affection avec un alignement d’intérêt au succès de l’entreprise. De plus, attirer un talent à l’occasion d’une transmission est lié à la gouvernance en place, qu’il soit interne ou externe à la famille.
Un mot pour conclure ?
P. T. N’oublions jamais la notion de « réenchanter » en ajoutant de la perspective, en parlant positivement de tout ce que peut apporter l’entreprise. Transmettre ou reprendre une entreprise lorsque nous ne l’avons jamais fait n’est pas chose aisée. Il existe des techniques pour faciliter cette transition, le mentorat entrepreneurial permet d’accompagner les entrepreneurs dans la croissance de leurs entreprises. Avec un cadre de confiance et de proximité, les discussions peuvent s’ouvrir. Cela permet d’apporter de la réassurance.
S. P. Mon message aux dirigeants qui approchent l’âge de la retraite est : « Quel que soit le scénario, vous serez toujours mieux armés si vous avez anticipé votre transmission ». Même dans un scénario de vente à un externe, le manque d’anticipation maintient l’entreprise dans une situation de forte dépendance vis-à-vis du dirigeant, avec un impact très défavorable sur la valorisation de l’entreprise.
P. T. J’aime citer Winston Churchill : « Un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté. » Considérons la transmission d’entreprise comme une chance exceptionnelle à saisir, sans rester seul, et voir cet acte comme un enchantement de pouvoir penser aux étapes suivantes de sa vie.
Propos recueillis par Marine Fleury



