Dans un contexte où la philanthropie familiale prend de plus en plus d’ampleur, les nouvelles générations redéfinissent les approches et les engagements. Entretien avec Guénola Désveaux et Lucie Gueugnier, acteurs engagés dans la transmission des valeurs philanthropiques au sein des entreprises familiales et des fondations.

Décideurs. Quel est le rôle de l’association Un Esprit de Famille ?

Guénola Désveaux. L’association est née en 2012 rassemble des philanthropes et des fondations dédiées à l’intérêt général. L’objectif est de rompre la solitude du fondateur familial, qui peut, comme un entrepreneur, se sentir isolé face aux décisions à prendre et aux enjeux liés à sa gestion. Cette entraide favorise non seulement la structuration des fondations, mais permet aussi aux nouveaux philanthropes de s’appuyer sur de bonnes pratiques déjà éprouvées. Notre deuxième mission repose sur des cercles thématiques de réflexion autour de sujets variés, comme l’insertion professionnelle, l’éducation, la culture, le handicap et le mal-logement. Ces cercles permettent aux membres d’échanger, de partager leurs expériences et d’agir ensemble en lien avec des associations de terrain. Nous organisons aussi trente événements par an qui favorisent l’apprentissage, le partage et le développement d’initiatives communes. Nous avons également deux antennes, à Nantes et Marseille, qui permettent à nos membres d’échanger et d’avoir une action locale, tout en restant connectés aux grandes orientations philanthropiques au niveau national. Enfin, notre troisième mission est de représenter la philanthropie familiale et privée au sein de l’écosystème global du mécénat. Contrairement à d’autres formes institutionnelles, la familiale a la capacité d’agir rapidement, avec agilité, en soutenant des projets souvent moins visibles, mais essentiels.

Quelle est la mission de la Fondation Alter&Care ?

Lucie Gueugnier. Depuis dix ans, la Fondation Alter&Care a accompagné une centaine d’associations.

Notre fondation Alter&Care soutient des projets exclusivement en France, liés d’une part à l'éducation : nous en sommes en effet persuadées que l’éducation s’avère le meilleur moyen pour lutter contre les disparités et favoriser l’égalité des chances dès le plus jeune âge.

Nous accompagnons également des associations qui œuvrent dans l'insertion professionnelle et sociale. L’insertion professionnelle, d’abord, pour que des publics défavorisés et éloignés de l’emploi puissent retrouver un travail, une autonomie financière et une meilleure estime d’eux / une dignité. L’insertion sociale ensuite, car l'expérience montre qu’avec certains publics, le travail n'est pas toujours une solution. Néanmoins tout individu, quel qu’il soit, doit retrouver une place dans la société, en développant des liens sociaux notamment.

Enfin, nous avons ajouté plus récemment un troisième axe : la citoyenneté. Dans une société de plus en plus individualiste, dans laquelle les valeurs collectives ne séduisent plus, il nous semble essentiel de développer la cohésion sociale et d’éduquer – en particulier les jeunes – à la citoyenneté, afin qu’ils deviennent des acteurs responsables et engagés. Par exemple, lutter contre les discours de haine, contre les "fake news", contre les préjugés. Je suis aujourd’hui déléguée générale de la fondation et ma mère en est la présidente. Mon rôle est d’assurer la cohérence et l’efficacité de nos actions, tout en développant de nouvelles initiatives adaptées aux défis actuels.

 

Comment les nouvelles générations influencent-elles la vision philanthropique des entreprises familiales?

L. G. Il est frappant de voir à quel point la NextGen souhaite structurer le don au sein des familles. Alors que les parents et grands-parents donnaient souvent de manière individuelle, sans réelle coordination, les jeunes générations veulent une vision cohérente et collective. Ils cherchent à poser leurs propres valeurs et à avoir un rôle actif dans les décisions. Dans certains cas, cela signifie reprendre la fondation existante ou créer un outil philanthropique au sein de leur famille en lien avec ses valeurs mais dans d’autres, cela passe par la création de nouveaux projets, plus alignés avec leur vision du monde. Une autre grande tendance est l’implication extra-financière : donner de l’argent ne suffit plus. La Next Gen veut accompagner les associations, comprendre leurs besoins et les soutenir autrement que par un simple chèque. Il y a une véritable volonté d’être sur le terrain, de créer du lien et de mesurer l’impact des engagements philanthropiques.

Votre implication a-t-elle révolutionné la fondation ou suivez-vous le chemin tracé ?

L. G. Non, je ne pense pas avoir révolutionné la fondation, car j’ai "baigné dans cet univers depuis mon enfance. Ma mère a toujours été engagée et cela fait plus de vingt-cinq ans que j’évolue dans cet environnement. Les thématiques soutenues par la fondation ont naturellement résonné en moi, je n’ai donc pas ressenti le besoin de bouleverser l’orientation de nos engagements sauf à y apporter des ajouts comme l’axe citoyenneté. Je connais en revanche d’autres exemples où la transition générationnelle a amené de réels changements inattendus.

Quelles sont les causes qui mobilisent la Next Gen ?

L. G. L’écologie est bien sûr une priorité, mais je constate un retour en force des enjeux sociaux et humains. Certains jeunes issus de familles philanthropes veulent réorienter des fondations initialement centrées sur l’environnement vers des projets à forte dimension humaine.

G.D. L’éducation, la culture et le lien social restent des thématiques phares. L’environnement est souvent intégré à d’autres enjeux, par exemple via l’agroforesterie, l’éducation à la transition écologique ou encore le développement durable dans les écoles.

Avez-vous un exemple à partager ?

G.D. Un de nos membres a organisé un séminaire intergénérationnel au sein de sa famille pour repenser la stratégie philanthropique. Chaque génération a pu exprimer ses priorités et proposer des axes d’engagement. Résultat : un nouveau projet social a émergé, intégrant les préoccupations des plus jeunes et le réseau des plus anciens.

L.G. Dans ma propre fondation, nous avons imaginé certaines actions pour inclure davantage d’accompagnement des associations, au-delà du soutien financier. Cette démarche répond à une demande forte des jeunes générations d’être acteurs du changement et pas seulement donateurs.

Pensez-vous que les nouvelles générations redéfinissent la notion de "donner" ?

L.G. Absolument. Aujourd’hui, la philanthropie est plus exigeante et professionnalisée. Il ne suffit plus de donner, il faut bien donner, avec un impact mesurable et une volonté de changement systémique. Les jeunes s’intéressent également à des modèles hybrides, mêlant philanthropie, impact investing et entrepreneuriat social.

G.D. On voit aussi un changement dans la relation avec les associations. Le modèle descendant, où la fondation contrôle les fonds, laisse place à une approche plus partenariale, où on soutient des structures sur le long terme, en finançant non seulement des projets, mais aussi leur fonctionnement.

Comment aidez-vous les familles à transmettre les valeurs philanthropiques aux nouvelles générations ?

G.D. Nous avons créé un cercle Next Gen, un espace où les jeunes philanthropes peuvent échanger librement.

L. G. Ce cercle permet à chacun de s’exprimer sur sa vision de la philanthropie, sans pression ni obligation de suivre la voie familiale. Il existe aussi des groupes de travail où parents et enfants partagent leurs expériences sur la gouvernance et la structuration des engagements philanthropiques.

Quels conseils donneriez-vous pour faire monter les héritiers dans des projets philanthropiques ?

L.G. Il faut laisser de la place aux héritiers et ne pas imposer une seule vision de la philanthropie. Certains voudront s’investir à plein temps, d’autres préféreront y consacrer quelques jours par an. L’important est de trouver une approche flexible et inclusive. Dans ma propre famille, je suis très impliquée dans la fondation, alors que mes frères et sœurs le sont de manière plus ponctuelle. Et c’est totalement acceptable !

 

Un dernier message pour encourager les jeunes à s’engager ?

L. G. La philanthropie n’est pas réservée à une élite. Chacun peut agir à son échelle, que ce soit en donnant du temps, des compétences ou des ressources financières. L’essentiel est de commencer !

G.D. Il existe de nombreuses initiatives pour accompagner les jeunes dans leur engagement. Le plus important est de s’impliquer, même de manière modeste. Donner rend heureux, alors autant s’y mettre maintenant !

Propos recueillis par Patricia Cressot

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