Alors que la fiscalité française fait souvent débat, de plus en plus de familles fortunées s’interrogent sur l’opportunité d’une expatriation. Entre nouvelles destinations attractives, dispositifs fiscaux et vigilance accrue de l’administration, impossible de choisir sans être bien accompagné. Christophe Flaicher, associé chez Taylor Wessing, fait le point sur les bonnes pratiques de l’expatriation.
Christophe Flaicher (Taylor Wessing) : "L’expatriation doit être un véritable projet de vie, et non une simple optimisation fiscale"
Décideurs. Quelles sont les destinations plébiscitées par les expatriés français ?
Christophe Flaicher. L’Italie est sans doute la nouvelle destination se démarquant le plus ces dernières années. Elle séduit à la fois des Français et d’anciens résidents britanniques, notamment depuis la suppression du régime des non-doms au Royaume-Uni. L’Italie propose en effet des dispositifs fiscaux attractifs, avec un forfait fiscal annuel de 200 000 euros pour les grandes fortunes, mais aussi un régime favorable pour les salariés, avec une base imposable réduite qui peut amener l’impôt sur le revenu autour de 20 %. À cela s’ajoute le critère de la proximité culturelle et géographique, qui facilite l’intégration. En revanche, la stabilité politique italienne n’offre pas les mêmes garanties qu’en Suisse. Or, pour les plus fortunés, la sécurité juridique et bancaire pèse dans la balance.
Après la suppression du régime des non-doms, le Royaume-Uni reste-t-il une destination intéressante ?
Le Royaume-Uni reste une possibilité, mais cette destination est beaucoup moins avantageuse qu’auparavant. La fiscalité y est désormais assez proche de celle de la France, à l’exception de l’absence d’impôt sur la fortune. De plus, la vie à Londres est extrêmement chère. Cela dit, certains profils, par exemple ceux qui souhaitent dégager des plus-values sur une courte période, peuvent encore y trouver un intérêt.
La Suisse fait-elle toujours partie des destinations privilégiées des grandes fortunes françaises ?
La Suisse attire toujours pour sa stabilité politique, son système bancaire solide et la qualité de ses infrastructures, qu’il s’agisse de santé ou d’éducation. Mais il faut disposer d’un patrimoine conséquent pour prétendre à ce type d’expatriation.
Qu’en est-il du Portugal ?
Le régime spécifique qui permettait autrefois aux retraités étrangers de bénéficier d’exonérations a été supprimé. Aujourd’hui, un nouveau dispositif vise plutôt les salariés hautement qualifiés, avec des critères d’éligibilité beaucoup plus stricts. Le Portugal reste attractif, mais pour un profil d’expatrié bien différent.
Les membres de la "next gen" partent-ils pour les mêmes raisons que leurs parents ou grands-parents ?
Les jeunes actifs, notamment salariés, sont beaucoup plus mobiles, grâce au télétravail , aux réseaux sociaux et à la facilité des transports. Partir travailler à l’étranger pour quelques années est devenu courant. En revanche, pour les entrepreneurs ou les familles avec des attaches fortes en France, la démarche reste plus complexe.
Quels sont les points d’attention à anticiper pour une famille qui envisage de s’expatrier ?
Le premier point est de comprendre que l’expatriation doit être un véritable projet de vie, et non un simple dispositif d’optimisation fiscale. Partir uniquement pour payer moins d’impôts, sans réelle volonté de s’intégrer dans le pays d’accueil, cela conduit souvent à l’échec. Il est important de rompre les liens avec la France, qu’il s’agisse de la résidence principale, des sources de revenus ou encore de la scolarisation des enfants. L’administration fiscale française est très attentive et utilise de nombreux indices pour contester la nouvelle résidence fiscale, y compris les réseaux sociaux !
Existe-t-il encore aujourd’hui de véritables freins fiscaux à l’expatriation ?
L’ »exit tax » en est un, surtout pour les entrepreneurs qui détiennent des plus-values latentes sur leurs titres. Mais si vous restez plus de cinq ans à l’étranger sans céder vos actions , ces plus-values ne sont plus taxées en France. Pour l’instant, cela reste un régime gérable. Toutefois, des projets de renforcement de l’exit tax ainsi que des dispositifs type "taxe Zucman" évoquée récemment, pourraient durcir le cadre dans les années à venir.
Certains contribuables sont-ils découragés dans leur projet face à la complexité de l’expatriation ?
Nombreuses sont les personnes venant nous voir de façon impulsive, avec l’idée qu’elles vont "échapper aux impôts". Une fois confrontées aux implications pratiques mentionnées plus haut – rupture des liens en France, coût de la vie à l’étranger, nécessité de s’intégrer localement… –, elles réalisent qu’elles ne sont pas prêtes. L’expatriation réussie ne se décide pas sur un coup de tête.
Quelle serait la "meilleure destination" pour s’expatrier en Europe ?
Il n’y a pas de réponse universelle, puisque tout dépend du profil. Retraité, entrepreneur, salarié, jeune actif… les dispositifs fiscaux diffèrent, tout comme le coût de la vie, la qualité des infrastructures ou la stabilité politique. Notre rôle est d’accompagner les familles pour trouver la destination qui correspond réellement à leur situation et à leur projet de vie.
Pour conclure, pensez-vous que l’expatriation va se généraliser dans les prochaines années ?
Cela dépendra en grande partie de l’évolution de la fiscalité française. Si les impôts augmentent drastiquement, certains chercheront à partir. Mais une chose est sûre : ceux qui réussiront leur expatriation seront ceux qui l’auront pensée comme un véritable choix de vie, et non comme une simple échappatoire fiscale.
Propos recueillis par Marine Fleury



