Véronique Aubin (Xelis Family Office) : " La dette privée permet aux investisseurs de financer l'économie réelle, en accord avec leurs valeurs"
Décideurs. Les familles que vous rencontrez s’intéressent-elles aux supports non cotés, en particulier la dette privée ?
Véronique Aubin. De manière générale, le non-coté a commencé par le private equity, avant la dette privée. Aujourd’hui, celle-ci prend de plus en plus d’importance dans les portefeuilles des clients patrimoniaux, et est largement appréciée par les clients. Ils s’intéressent à cette classe d’actifs parce qu’elle a un côté plus concret. Elle a des répercussions sur l’économie réelle, ce qui leur permet de faire des choix en accord avec leurs valeurs plus facilement. C’est presque une démarche d’investissement responsable.
Qu’en est-il de leur perception du risque ?
Dans l’ensemble, ils perçoivent moins le risque financier sur les actifs non cotés que sur les actifs cotés, puisqu’il n’y a pas cette même obligation de reporting. Ensuite, par nature, la dette privée a un profil moins risqué que l’equity, mais avec un couple rendement risque néanmoins plus élevé que la dette cotée. Il faut garder en tête que, sur la dette, nous restons prioritaires sur les actionnaires. Donc, même si les sociétés non cotées sont par nature plus risquées, le niveau de risque est légèrement moindre en cas de problème – de liquidation, par exemple.
Par ailleurs, la question du risque est relative. Les investisseurs ont en général des patrimoines assez importants, ce qui leur permet de lisser les risques grâce à une grande diversification.
Comment percevez-vous l’évolution de cette classe d’actifs ?
Nous sommes très sélectifs, et suivons de près la trajectoire de la dette privée par rapport à celle du private equity. Ce genre de phénomène de mode attire énormément de capitaux et incite certains acteurs un peu moins disciplinés que d’autres à baisser leurs critères de sélection pour réussir à investir tout l’argent collecté. C’est l’histoire de la « poudre sèche » du private equity, et nous surveillons l’émergence potentielle d’un phénomène similaire.
Sur la dette privée, il est d’autant plus important de sélectionner des acteurs expérimentés et disciplinés, avec une vraie expérience dans le domaine. L’une des questions que nous nous posons en sélectionnant un fonds de dette privée est de savoir si le gérant investit son propre argent dans le fonds. Si c’est le cas, cela nous donne une bonne garantie.
Pensez-vous que l’offre sur ces supports va se démultiplier dans les prochaines années ?
Au vu de l’appétence croissante pour cette thématique, je m’attends à un développement de l’offre, mais, comme toujours, il faudra être très vigilant et rester sélectif. Parfois, mieux vaut ne pas miser du tout sur une thématique plutôt que de le faire avec des produits qui ne remplissent pas les bons critères de sélection.
Justement, quelle pédagogie adoptez-vous avec vos clients ?
Souvent, l’une des premières choses à faire en rencontrant une famille est la pédagogie basique. L’éducation financière n’est malheureusement pas suffisante en France, même dans les familles fortunées. Nous définissons les termes : qu’est-ce qu’une dette ? Quels intérêts l’entreprise dans laquelle vous investissez vous versera-t-elle ? Pourquoi ? Il faut ensuite définir les thématiques auxquelles les clients sont plus ou moins sensibles. Il faut enfin leur expliquer qu’ils pourront financer directement des entreprises actives dans ces secteurs-là avec leur argent, grâce à des supports comme la dette privée.
Bien sûr, il faut être pédagogue sur la question du risque lié au non-coté, fixer des seuils, permettre aux clients de faire leurs choix en toute connaissance de cause.
Recommandez-vous des plafonds d’investissement sur ces classes d’actifs ?
Nous apprécions beaucoup la directive issue de la réglementation applicable aux OPCVM (Organismes de placement collectif en valeurs mobilières) : investissement limité à 5 %, avec une dérogation jusqu’à 10 % – avec une limite de 40 %. C’est un bon principe de diversification, une bonne discipline. In fine, ce sont les clients qui décident : nous restons des conseillers, l’argent ne nous appartient pas.
Encouragez-vous vos clients à investir dans des supports qui contribuent à la souveraineté économique ?
Je pense qu’il y a un biais sur la question. Les investisseurs familiaux pensent naturellement long terme, puisqu’il y a une logique d’investissement pour leurs enfants, leurs petits-enfants. Ils veulent s’assurer qu’ils grandiront dans un État de droit, respectueux des droits humains, de l’environnement. Naturellement, leur vision de la durabilité va jusqu’à inclure la défense. Il est d’ailleurs important de noter ici que les familles n’ont souvent pas la même définition de la durabilité que le législateur.
Sans en faire une thématique commerciale ou marketing, la plupart des fonds de dette privée défendent naturellement la souveraineté européenne, tout au moins économique, puisqu’ils financent des entreprises européennes. La défense de la souveraineté économique d’une zone géographique est en fait un peu inhérente à cette classe d’actifs.
En quoi la dette privée est-elle aussi intéressante pour les entreprises ?
Les dirigeants de sociétés affectionnent la dette privée car elle leur permet de ne pas diluer leur capital, de rester maîtres à bord, de développer leur stratégie et ainsi de maintenir la dynamique économique – création d’emploi, lancement de projet, etc. Ils cherchent auprès des fonds de dette privée ce qu’ils venaient chercher auparavant exclusivement auprès des banques, qui ne pouvaient malheureusement plus satisfaire tous les besoins de financement après la crise de 2008, du fait du resserrement réglementaire. La dette privée a comblé le vide laissé par les banques.
Propos recueillis par Clara Lelièvre



