Une année marquée par une situation économique et géopolitique instable donne du fil à retordre aux conseils en gestion de fortune. Sur quelles classes d’actifs miser ? Quelle poche allouer au non-côté ? Jérôme Samuel et Arnaud Perrier, associés chez Inkipit Finance, nous apportent leurs éclairages.

Décideurs. Comment situez-vous le non-côté dans une allocation multi-actifs en 2025 ?

Arnaud Perrier. Pour bien comprendre la place du non-coté au sein d’une allocation globale, revenons à la base de notre métier, qui est la définition d’une allocation stratégique de long terme. C’est le point le plus important pour définir ensuite la performance potentielle du portefeuille. Cette allocation s’adapte au profil du client selon plusieurs critères, à savoir son horizon d’investissement, son appétence au risque et ses flux de trésorerie prévus. Puis, en fonction des informations recueillies, nous définissons la poche destinée au non-côté, pouvant considérablement varier d’un portefeuille à un autre, allant de 0 % pour certains jusqu’à 20 ou 25 % pour les investisseurs les plus avertis et au profil le plus dynamique. Cette année, avec des multiples de valorisation en baisse, nous sommes dans un marché d’acheteurs. C’est probablement un excellent environnement pour tout « nouvel investisseur » qui s’engage dans le private equity (capital investissement).

Jérôme Samuel. Dans un marché où les sorties sont plus difficiles pour les gérants primaires, le secondaire tire clairement son épingle du jeu. De ce fait, nous avons considérablement renforcé nos positions sur les fonds secondaires en 2024 et 2025.

Quelles poches tirent le mieux leur épingle du jeu ?

A.P. Historiquement, le private equity tient une place de choix au sein des allocations, mais nous l’équilibrons de plus en plus avec de la dette privée. Tout comme nous diversifions actions et obligations sur les marchés cotés, nous cherchons cet équilibre entre equity et dette sur le non-coté, autant que faire se peut. Par ailleurs, nous nous sommes récemment penchés sur les fonds d’infrastructures. Nous évitions cette classe d’actifs jusqu’ici en raison de durées de détention très longues, peu compatibles avec les horizons de nos clients privés, mais le développement de fonds Evergreen nous permet désormais de nous positionner sur ces véhicules de façon sélective.

Comment sélectionnez-vous les bonnes stratégies d’investissement pour chaque client ?

A.P. Le « cœur » de portefeuille, a.k.a. la poche résiliente, repose sur des fonds diversifiés, majoritairement du buy-out et du growth. Nous privilégions ici des secteurs classiques et robustes, comme le software, la tech, les services aux entreprises et la santé. En plus de cela, et pour les investisseurs ayant une poche de Private Equity plus importante, nous construisons une poche dite « satellite », plus risquée, avec des objectifs de rendement plus élevés. Nous investissons aussi un peu sur les stratégies dites de « seed capital » (amorçage), mais très peu de venture capital (capital risque) classique. Enfin, le marché américain restant le plus profond pour le private equity, nous visons une exposition globale, sans mettre de côté les fonds européens.

La liquidité demeure le point faible du non-côté. Quels outils permettent d’en améliorer la gestion ?

A.P. Nous avons une préférence pour des fonds ayant historiquement prouvé leur capacité à rendre l’argent rapidement. C’est une des raisons pour lesquelles nous privilégions le secondaire et évitons le venture qui a tendance à immobiliser les capitaux trop longtemps sans redistribution. L’essor des fonds Evergreen, mentionnés précédemment, est un compromis entre les deux, car ces structures permettent un déploiement immédiat de l’argent, sans courbe en J, et réinvestissent automatiquement les distributions. Cela simplifie la gestion des millésimes, mais nous restons vigilants, car un fonds semi-liquide reste positionné sur des sous-jacents illiquides, et, en cas de stress de marché, ils peuvent devenir totalement illiquides. Je pense qu’il y aura des déceptions sur ce segment, donc nous préférons les utiliser comme un complément, sans jamais basculer dans le « tout Evergreen ».

Comment intégrer les critères extra- financiers et la décarbonation dans les investissements privés ?

J. S. Afin de répondre aux demandes de nos clients sur la finance responsable, nous préférons sélectionner des gérants capables d’intégrer intelligemment l’analyse extra-financière dans leurs décisions, plutôt que d’investir au sein de fonds « pure impact » avec un univers d’investissement trop restreint. Le noncoté a l’avantage de pouvoir influencer directement la gouvernance des sociétés investies, car en stratégie « buy-out », les gérants sont actionnaires majoritaires et détiennent un vrai pouvoir de décision sur l’entreprise, ce qui rend l’intégration des critères ESG beaucoup plus crédible et concrète que sur les marchés cotés, où l’influence est plus diluée.

Pour un investisseur qui débute sur le non-côté, quelle feuille de route recommanderiez-vous ?

J. S. La première étape est l’audit patrimonial, qui vient prendre la photo de l’actif/passif du client et estimer ses besoins de liquidité futurs. Une fois l’allocation cible définie, la règle d’or est la discipline temporelle. Le mieux est d’éviter d’investir tout son patrimoine la première année, et préférer diversifier les millésimes. Nous conseillons d’étaler l’investissement sur trois à quatre ans minimum afin d’éviter de se retrouver surexposé sur une mauvaise année financière. C’est parfois frustrant pour l’investisseur qui souhaiterait « faire tout, tout de suite », mais cette construction est la meilleure façon de gérer le risque. De plus, les meilleurs gérants ne lèvent pas de fonds tous les ans. Nous devons parfois savoir attendre pour investir avec un gérant top-tier.

Où voyez-vous les meilleures opportunités et les principaux pièges à éviter pour 2026 ?

J. S. L’intelligence artificielle étant au coeur de toutes les discussions, nous avons décidé de l’adresser de deux façons. D’abord, via l’investissement direct, notamment à travers nos fonds de « seed », sur des sociétés « IA native ». Ensuite, et c’est peut-être le plus important, en observant comment les grands gérants de private equity intègrent l’IA pour transformer leurs propres opérations. Certains grands acteurs anglo-saxons ont développé des outils internes impressionnants, capables de réaliser en une journée le travail d’analyse que faisaient auparavant trois analystes en trois semaines. Ces gérants utilisent l’IA pour améliorer la rentabilité de leurs participations et éviter de se faire disrupter.

A. P. Pour 2026, nous restons fidèles aux secteurs générateurs de cash-flows récurrents, comme la santé, et évitons les industries nécessitant de trop lourds investissements. Par ailleurs, nous restons vigilants face aux bulles de valorisation, même si nous constatons que les actions de la tech cotée sont tirées à la hausse par quelques valeurs.

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