Depuis plusieurs mois, une question revient dans les rendez-vous avec les dirigeants, les familles entrepreneuriales et les contribuables à fort patrimoine : faut-il anticiper un choc fiscal après l’élection présidentielle de 2027 ?
Présidentielle 2027 : pourquoi le risque fiscal fait déjà partie de la stratégie patrimoniale des grandes fortunes
La question dérange. Elle est rarement posée publiquement. Elle est pourtant légitime.
La France aborde la séquence électorale avec une dette publique élevée, des taux d’intérêt redevenus significatifs, une démographie moins favorable et un débat budgétaire où la recherche de recettes nouvelles semble souvent plus rapide que la réduction durable de la dépense publique. En 2025, le déficit public s’est élevé à 5,1 % du PIB et la dette publique à 115,6 % du PIB, selon l’Insee.
Dans les grands cabinets internationaux, les family offices et les équipes de gestion de fortune, l’analyse du risque politique et fiscal fait partie intégrante du conseil patrimonial depuis longtemps.
Le rôle d’un conseil patrimonial et fiscal n’est pas de faire de la politique. Il est d’anticiper les conséquences possibles des décisions politiques sur les revenus, le capital, l’immobilier, l’entreprise, la transmission et la mobilité internationale.
Un bon conseiller ne peut pas s’affranchir de lire les programmes, les amendements, les débats budgétaires et les signaux faibles du législateur.
Le précédent de 2012 : un choc que beaucoup ont oublié
En 2012, la contribution exceptionnelle sur la fortune a rappelé une réalité que peu de contribuables avaient intégrée : un impôt exceptionnel peut produire des effets très supérieurs aux revenus disponibles de l’année.
Ce n’est pas une hypothèse théorique. Nous avons connu des situations dans lesquelles un contribuable pouvait payer, par exemple, 300 000 euros d’ISF et contribution exceptionnelle pour 120 000 euros de revenus. Le plafonnement ne jouait pas. Et le Conseil constitutionnel a admis l’absence de plafonnement en raison du caractère exceptionnel de la contribution (Conseil constitutionnel – décision 2012-654 DC).
Ce point est central. Beaucoup de contribuables raisonnent encore avec l’idée intuitive qu’un impôt patrimonial ne peut pas dépasser une fraction raisonnable des revenus. C’est vrai dans un régime ordinaire assorti d’un plafonnement. C’est beaucoup moins évident dans un régime exceptionnel.
Or, l’histoire fiscale française montre que l’exceptionnel peut arriver vite.
La « petite rétroactivité fiscale » : le vrai sujet de calendrier
Le risque n’est pas seulement le niveau d’imposition. Il est aussi le calendrier.
Un président élu en mai 2027 pourrait soutenir une loi de finances rectificative à l’été ou à l’automne 2027, avec des dispositions applicables à des situations appréciées au 1er janvier 2027 ou à des revenus de l’année en cours. C’est ce que les fiscalistes appellent, de manière pratique, la « petite rétroactivité fiscale ».
Autrement dit, les décisions prises après le 1er janvier 2027 pourraient déjà être trop tardives pour certains contribuables.
Cela ne signifie pas qu’il faille partir. Cela signifie qu’il faut réfléchir maintenant.
Arbitrer, organiser, anticiper : la vraie question est patrimoniale
Certains clients peuvent réfléchir à leur mobilité internationale, parce que leur activité, leur famille et leur patrimoine le permettent. D’autres ne le souhaitent pas. D’autres encore idéalisent des pays qui ne correspondent ni à leur mode de vie, ni à leurs attaches, ni à leur culture familiale.
Notre rôle n’est pas d’organiser une fuite fiscale. Il est même souvent inverse : utiliser les outils du droit français pour éviter une décision de départ subie, mal préparée ou humainement coûteuse.
Le droit français recèle de nombreux outils : donation, démembrement, société civile, holding, pacte Dutreil, assurance-vie, contrat de capitalisation, arbitrage de revenus, structuration de liquidité, préparation de cession, anticipation successorale. Mais ces outils ne produisent leurs effets que s’ils sont pensés avant le choc, pas après.
La fiscalité patrimoniale est redevenue un sujet politique majeur
La discussion budgétaire récente a montré une inflation de propositions fiscales : élargissement de l’assiette de l’IFI, fiscalité des holdings, durcissement de certains régimes de report, débats sur l’exit tax, fiscalité des successions, fiscalité de l’assurance-vie, contribution différentielle sur les hauts revenus.
Le PLF 2026 a donné un exemple éclairant avec la taxe sur certaines holdings patrimoniales. Le texte a été fortement remanié, mais la version retenue instaure une taxe de 20 % sur certains actifs somptuaires non affectés à une activité opérationnelle.
Ce qui compte ici n’est pas seulement le texte final. Ce qui compte, pour le conseil patrimonial, c’est l’intention révélée par le débat : le patrimoine détenu via société, les actifs non productifs, les holdings familiales et les stratégies d’accumulation de liquidités sont désormais dans le champ politique.
Le débat Zucman/Piketty : un signal, pas une anecdote
La taxe dite « Zucman », c’est-à-dire l’idée d’un impôt minimal sur les très grands patrimoines, s’est imposée dans le débat public. Le Sénat a examiné en 2025 une proposition visant un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros.
Gabriel Zucman défend cette logique d’imposition minimale des très grandes fortunes, tandis que Thomas Piketty plaide régulièrement pour une taxation accrue du capital et rappelle que les grandes crises de dette ont historiquement conduit les États à mettre davantage à contribution le patrimoine privé.
On peut être d’accord ou non avec ces propositions. Ce n’est pas le sujet. Le sujet, pour un dirigeant ou une famille patrimoniale, est de comprendre que ces idées existent, qu’elles sont documentées, qu’elles circulent, et qu’elles peuvent influencer la décision publique.
Les décisions politiques influencent tous les actifs
Une politique budgétaire ne modifie pas seulement le montant de l’impôt payé. Elle influence aussi les taux d’intérêt, le coût du crédit, l’inflation, la valorisation immobilière, les marchés actions et donc la valeur réelle des patrimoines.
Pour un dirigeant envisageant une cession dans les prochaines années, le calendrier fiscal peut même devenir presque aussi important que la valorisation elle-même.
La fiscalité du travail, du capital, de la transmission ou de la détention d’actifs modifie directement les arbitrages économiques des ménages, des investisseurs et des entreprises.
Le législateur prend des décisions. L’électeur, l’entrepreneur, l’épargnant et le contribuable bien conseillé prennent aussi des décisions.
Le patrimoine doit redevenir liquide, productif et pilotable
Face à un impôt patrimonial exceptionnel, le risque majeur n’est pas seulement fiscal. Il est financier.
Un patrimoine très important peut être pauvre en liquidité. Un chef d’entreprise peut détenir une société valorisée plusieurs millions d’euros, un immobilier familial, des titres non cotés, des actifs professionnels, mais peu de cash disponible. Dans ce cas, l’impôt oblige parfois à vendre dans de mauvaises conditions.
La première réponse consiste donc à organiser le patrimoine pour qu’il puisse supporter un choc fiscal sans destruction de valeur.
Cela implique de distinguer :
- les actifs de long terme à conserver ;
- les actifs pouvant générer des revenus ;
- les actifs pouvant être arbitrés ;
- les enveloppes permettant des rachats partiels ;
- les structures permettant de centraliser et piloter la liquidité.
C’est dans cette logique que certains produits financiers peuvent avoir un intérêt, non pas par effet de mode, mais parce qu’ils répondent à une contrainte précise : générer un rendement élevé, régulier, avec une protection conditionnelle du capital, et une fiscalité maîtrisée lorsqu’ils sont logés dans une enveloppe adaptée.
Dans un contrat d’assurance-vie, notamment luxembourgeois, des produits structurés de type Phoenix peuvent, selon les conditions de marché, viser des coupons élevés, parfois supérieurs à 8 % par an, tout en permettant une gestion fine des rachats partiels. L’objectif n’est pas de rechercher une plus-value incertaine pour payer un impôt certain. L’objectif est de construire une capacité contributive.
L’assurance-vie luxembourgeoise : pas un outil de fuite, un outil de gouvernance
L’assurance-vie luxembourgeoise est parfois caricaturée. Elle ne doit pas l’être.
Ce n’est pas un outil destiné à se soustraire à l’impôt français. Pour un résident fiscal français, la fiscalité française s’applique. En revanche, elle offre une architecture patrimoniale, financière et juridique utile : diversification des dépositaires, fonds internes dédiés, multidevises, portabilité internationale, cadre de protection spécifique, souplesse dans l’organisation des actifs.
Dans un monde fiscal stable, ces avantages sont déjà utiles. Dans un monde fiscal instable, ils deviennent stratégiques.
2027 doit se préparer en 2026
La conclusion est simple : il ne faut ni paniquer ni attendre.
Certains resteront en France et devront organiser leur patrimoine pour supporter un choc exceptionnel. D’autres réfléchiront à leur mobilité internationale, mais devront en mesurer le coût humain, familial, culturel, professionnel et fiscal. D’autres encore auront intérêt à réorganiser leur patrimoine sans changer de résidence.
Dans tous les cas, le sujet n’est pas l’évasion fiscale. Le sujet est la responsabilité patrimoniale.
Les grandes décisions patrimoniales ne se prennent jamais uniquement en fonction des marchés financiers. Elles se prennent aussi en fonction du droit, de la fiscalité, de la stabilité politique, de l’environnement économique et des objectifs de vie des familles.
C’est précisément cette vision globale qui distingue aujourd’hui le conseil patrimonial stratégique du simple conseil en placement.
Sur l'auteur :
Philippe Cazadieu est dirigeant de Paris Private Finance.



