Longtemps considérée comme une commodité, l’électricité devient une ressource stratégique. L’essor de l’intelligence artificielle, la multiplication des data centers et l’électrification de l’économie transforment l’énergie en avantage compétitif. La souveraineté numérique ne dépend plus seulement des semi-conducteurs, des talents ou des modèles d’IA : elle dépend aussi de la capacité à produire, raccorder et optimiser une énergie stable et de plus en plus décarbonée.
IA, énergie et souveraineté : les data centers au cœur de la nouvelle équation climatique
L'Agence Internationale de l’Énergie estime que la consommation électrique mondiale des data centers pourrait plus que doubler d’ici 2030 pour atteindre environ 945 TWh, soit davantage que la consommation actuelle du Japon. L’IA est identifiée comme le princi- pal moteur de cette croissance, aux côtés de la demande cloud traditionnelle.
Aux États-Unis, les data centers pourraient représenter entre 4,6 % et 9,1 % de la production électrique nationale en 2030 selon EPRI. Certains data centers approchent désormais le gigawatt de puissance raccordée, soit l’ordre de grandeur d’un réacteur nucléaire.
Les data centers deviennent des actifs énergétiques
McKinsey estime que la demande mondiale de capacité des data centers pourrait atteindre 219 GW en 2030, dont 156 GW liés aux charges de travail IA, contre envi- ron 62 GW en 2025.
Cette montée en puissance change la nature même du secteur : le foncier, les transformateurs, le raccordement réseau et la disponibilité électrique deviennent aussi critiques que les GPU. Microsoft, Amazon, Google ou Meta sécurisent ainsi des contrats d’approvisionnement de long terme avec des producteurs d’énergie renouve- lable ou nucléaire.
Renouvelables : EDPR, First Solar et Grenergy au cœur du nouvel âge électrique
Pendant longtemps, les renouvelables ont surtout été perçues comme un sujet de transition climatique dépendant des politiques publiques. L’essor de l’IA change progressivement cette perception. La croissance des data centers crée une demande structurelle pour de nouvelles capacités électriques rapidement déployables, redonnant une visibilité indus- trielle de long terme au solaire et à l’éolien.
Dans ce contexte, des acteurs comme EDPR, First Solar ou Grenergy bénéficient d’un environnement plus favorable. Le solaire présente notamment un avantage clé : il peut être installé beaucoup plus rapidement que de nouvelles capacités nucléaires ou certains grands projets d’infrastructure.
Les grands opérateurs cloud ne recherchent plus uni- quement une énergie décarbonée pour des raisons ESG ; ils cherchent surtout à sécuriser rapidement des gigawatts additionnels afin d’accompagner la montée en puissance de leurs infrastructures numériques. Les renouvelables deviennent ainsi des actifs stratégiques pour l’économie numérique, souvent associés à des capacités de stockage et à des contrats d’approvi- sionnement de long terme.
Schneider Electric, Eaton, Vertiv, Trane : l’infrastructure invisible de l’IA
Cette transformation fait émerger des bénéficiaires industriels souvent moins visibles que les fabricants de semi-conducteurs. Schneider Electric se positionne au cœur de la gestion intelligente de l’énergie. Ses solutions permettent d’optimiser la distribution électrique, le refroidissement et la consommation des bâtiments critiques. Dans les data centers, quelques points d’amélioration du PUE (Power Usage Effectiveness), l’indicateur d’efficacité énergétique, peuvent représenter des millions d’euros d’économies.
Eaton joue un rôle comparable sur les équipements de puissance : distribution électrique, onduleurs et gestion des charges critiques. Chaque nouveau data center nécessite une architecture électrique redondante capable d’éviter toute rupture de service.
Vertiv bénéficie quant à lui de l’explosion des besoins en refroidissement avancé. Certaines baies dépassent désormais 100 kW par rack contre 5 à 15 kW historiquement, accélérant l’adoption du liquid cooling.
Cette dynamique profite aussi à Trane Technologies et Comfort Systems. Le refroidissement et les infrastructures thermiques deviennent des composantes centrales de la performance numérique.
Quanta Services et MasTec : raccorder l’IA au réseau
L’autre goulet d’étranglement se situe dans les réseaux électriques. Produire de l’électricité ne suffit pas : il faut la transporter jusqu’aux zones où se concentrent les data centers.
Quanta Services et MasTec bénéficient directement de cette mutation via les infrastructures de transmission, de distribution et de raccordement énergétique. L’IA réhabilite ainsi des métiers longtemps considérés comme « old economy » : réseaux, transformateurs et infrastructures électriques.
Cette dimension est fondamentale pour la souveraineté. Une nation peut disposer des meilleurs modèles d’IA ; sans réseau robuste, elle ne pourra pas les entraîner ni les déployer à grande échelle.
Souveraineté : l’énergie comme frontière stratégique
Les États-Unis disposent d’atouts majeurs : abondance éner- gétique, profondeur des marchés de capitaux et écosystème technologique dominant. La Chine investit massivement dans les réseaux, les batteries, le nucléaire et les renouve- lables afin de sécuriser son autonomie technologique.
L’Europe possède une base industrielle forte et des leaders mondiaux de l’efficacité énergétique, mais souffre encore d’un déficit d’investissement et d’une fragmentation réglementaire.
La souveraineté numérique européenne ne pourra donc pas se limiter aux modèles d’IA. Elle supposera aussi de construire des capacités de calcul souveraines alimentées par une électricité compétitive et disponible en continu.
Le retour du nucléaire et des smart grids
La croissance des data centers remet également le nucléaire dans le débat technologique. Les renouvelables sont indispensables à la transition énergétique, mais leur intermittence doit être complétée par d’autres solutions pilotables : nucléaire, hydraulique, stockage ou turbines à gaz. En parallèle, les smart grids deviennent essentiels. Siemens Energy, GE Vernova ou Hitachi Energy développent des solutions capables d’anticiper les congestions, d’optimiser les flux et de détecter les pannes avant qu’elles ne surviennent. C’est toute la boucle énergétique qui devient intelligente : les data centers consomment massivement, mais les logiciels permettent aussi de réduire les pertes et de mieux intégrer les renouvelables. L’IA n’est donc pas seulement une révolution logicielle. Elle repose sur une base physique : électricité, refroidissement, réseaux, transformateurs et infrastructures énergétiques.
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Sur les auteurs :
Boris Mlatac et Thomas Baumgartner sont gérants du fond MA Climate Clean Energy et Christophe Gautier et Valentin François sont gérants du fonds MA Strategic Leaders.



