Loin des aléas de marchés, le segment de l’infrastructure offre une lisibilité et une stabilité rare en ces temps incertains. Florence Lemoine, présidente de Montségur Family Office, revient sur la pertinence de l’intégration de cette classe d’actifs dans un portefeuille.
Florence Lemoine (Montségur Family Office) : "L’infrastructure répond à des tendances structurelles profondes"
Décideurs. Pouvez-vous nous présenter Montségur Finance ?
Florence Lemoine. Montségur est à l’origine une société de gestion d’actifs cotés créée il y a 20 ans. Elle s’articule autour de deux activités que sont la gestion collective, avec une gamme de cinq fonds dont les trois principaux se concentrent sur les actions européennes, et une activité de gestion privée, au travers de mandats sur compte-titres ou de fonds dévolus dans des contrats luxembourgeois.
Il y a deux ans, à la demande de grandes familles clientes, une branche patrimoniale a été créée en tant que filiale à 100 % de notre société de gestion. Lorsque nous construisons l’allocation d’un client, nous travaillons la partie cotée en lien avec les équipes de gestion, et nous prenons en charge l’ensemble de l’ingénierie patrimoniale ainsi que les actifs complémentaires, notamment les fonds evergreen.
En parlant des evergreen, comment juger la performance d’un fonds sans échéance ? Quel impact cela a-t-il sur le taux de rentabilité interne (TRI) ?
Tout est dans la pédagogie et la communication avec l’investisseur. Les clients ont le réflexe du TRI, notamment sur le non-coté, et c’est souvent le premier indicateur qu’ils consultent pour comparer des propositions. Mon rôle est de leur expliquer que cet indice n’est pas le plus pertinent pour ce type de véhicule : le TRI est conçu pour les fonds fermés, où les flux entrants et sortants sont clairement délimités dans le temps. Sur un fonds ouvert, la performance ne cristallise pas de la même façon. Par ailleurs, lorsqu’un fonds place temporairement une partie de ses actifs en trésorerie, la poche ne rentre pas dans le calcul du TRI, ce qui le minore mécaniquement. Ce que je regarde pour sélectionner un fonds, et que j’explique ensuite à mes clients, c’est l’évolution des valeurs liquidatives, notamment leur progression dans la durée, leur comportement dans des contextes de marché agités et leur régularité. J’aime les fonds où la performance est régulière, sans à-coups. Ce que je vends, c’est une rentabilité stable et durable.
Sans échéance finale, comment s’assurer que le gérant maintient son niveau d’exigence dans la gestion et la rotation des actifs ?
L’absence de pression de sortie est un avantage évident car cela évite les cessions forcées en fin de vie, les fonds de continuation coûteux ou encore la pression de la vente à tout prix. Cependant, l’absence de contrainte peut aussi conduire à une forme de relâchement dans la gestion active. Notre travail est donc de suivre le gérant dans la durée, de vérifier que ses critères d’investissement restent constants et appliqués avec rigueur, d’analyser ses arbitrages, de comprendre pourquoi il cède un actif, comment il pilote sa poche de liquidité, comment il gère la rotation du portefeuille, etc. Je lis systématiquement les rapports de valorisation, j’analyse les comptes-rendus de comités d’investissement. Le plus important est de s’assurer que le fonds « vit » vraiment, en étant géré activement.
Quelle place accordez-vous aux fonds evergreen dans une allocation globale ?
Même si ces fonds affichent une liquidité encadrée, je les considère comme une semi-liquidité et les traite en conséquence dans la construction de portefeuille. J’alloue entre 5 et 10 % sur ce type de véhicules pour les fonds ouverts en non-coté. En outre, je tiens à insister sur un point : ce n’est pas une position opportuniste. C’est une brique structurelle de l’allocation, au même titre que la poche cotée. Je ne l’ajuste pas en fonction des conditions de marché, je ne l’utilise pas pour des arbitrages temporaires. Elle est là, elle reste là. Je la perçois comme un substitut partiel à la dette d’entreprise ou à certains investissements immobiliers, et qui s’intègre dans la même logique de rendement régulier et de visibilité de long terme.
À quel type d’investisseurs ces fonds sont-ils destinés ?
Le client doit être à l’aise avec cette liquidité encadrée et prêt à s’engager sur six à huit ans. Historiquement, ces fonds s’adressaient aux institutionnels et aux family offices. Aujourd’hui, grâce au cadre ELTIF 2, ils sont accessibles à une clientèle privée plus large grâce aux contrats d’assurance-vie. Je ne les proposerais ni à quelqu’un qui pourrait avoir besoin de fonds à court terme ni à un profil très âgé avec un horizon restreint. En revanche, l’option de distribution disponible dans la plupart des cas, en alternative à la capitalisation, est un argument apprécié car elle permet une rémunération quasi immédiate, ce qui rassure certains clients.
Pourquoi l’infrastructure est-elle un segment particulièrement bien adapté à cette stratégie evergreen ?
L’infrastructure génère des rendements réguliers, adossés à des actifs réels et des contrats de long terme. Cette visibilité sur les flux est précieuse pour le client et facilite l’engagement dans la durée. Examiner les contrats signés avec les utilisateurs des actifs sous-jacents nous dote d’une lisibilité qu’offrent peu de classes d’actifs. L’infrastructure répond à des tendances structurelles profondes. Élections, tensions géopolitiques ou cycles économiques : les besoins en routes, réseaux électriques, hôpitaux, infrastructures ferroviaires ou numériques ne disparaissent pas. Un chantier ferroviaire ne se boucle pas en six mois. C’est précisément cette durée qui fait la valeur de l’actif.
Quels sont les sous-segments qui ont la cote en ce moment ?
Les data centers concentrent actuellement beaucoup de l’intérêt du marché, tant sur les fonds ouverts que fermés. Personnellement, je privilégie les fonds diversifiés, qui combinent data centers, réseaux électriques, stockage d’énergie et transition énergétique. Cela évite la surexposition à un sous-segment en vogue et offre une meilleure résilience dans la durée. Quand un fonds unique ne couvre pas suffisamment de segments, j’en combine deux ou trois, en veillant à conserver les mêmes caractéristiques structurelles – format ouvert, option de distribution, reporting lisible… – pour simplifier la lecture côté client. Ce que cette classe d’actifs apporte, finalement, c’est de la visibilité. Dans l’environnement actuel, c’est loin d’être négligeable.
Propos recueillis par Marine Fleury



