Lancés depuis peu, les fonds evergreen semblent être le parfait compromis entre performance et prise de risque pour les investisseurs encore frileux à l’idée de faire leurs premiers pas sur le marché du non-coté. Alexandre Boissarie, fondateur d’Althéo Partners, détaille les forces de ces actifs.
Alexandre Boissarie (Althéo Partners) : "Les fonds evergreen ont toute leur place dans une allocation globale"
Décideurs. Les fonds evergreen suscitent un intérêt croissant dans le monde de la gestion de fortune. Comment les avez-vous intégrés au sein des allocations de vos clients ?
Alexandre Boissarie. C’est un placement qui monte en puissance, notamment parce que nous en faisons activement la promotion auprès des familles que nous accompagnons. L’apparition des fonds evergreen est récente et, en tant que family office, nous avons une vraie mission pédagogique. Par ailleurs, jusqu’ici, le monde du non-coté reposait sur des fonds fermés avec des fenêtres d’investissement définies, dans lesquels le client était engagé au minimum six à huit ans. Avec la remontée des taux d’intérêt, une partie des investisseurs s’est tournée vers des placements offrant de meilleurs rendements pour un risque plus faible et une liquidité plus fréquente. Les sociétés de gestion spécialisées dans le non-coté ont donc dû innover pour recapter ces flux. C’est précisément ce qu’ont accompli les fonds evergreen.
Qu’est-ce qui distingue un fonds evergreen d’un fonds non coté classique ?
Dans un fonds fermé non coté traditionnel, l’investisseur s’engage sur une durée fixe et ne peut récupérer ses capitaux qu’une fois le fonds arrivé à échéance. Un fonds evergreen, en revanche, offre des fenêtres de souscription et de rachat régulières, souvent mensuelles ou trimestrielles. Côté gérant, cela implique en contrepartie une organisation spécifique, car il doit conserver une poche de liquidités ou d’obligations. Ce cash management interne représente une contrainte qui explique que toutes les sociétés de gestion ne soient pas encore en mesure de proposer ce type de véhicule. Néanmoins, l’offre se développe rapidement, et je pense que les acteurs qui n’en ont pas encore lancé y travaillent activement.
Ces fonds offrent-ils les mêmes performances qu’un investissement non coté classique ?
Il est encore trop tôt pour répondre de manière définitive, car les fonds existants n’ont pas encore de track record de deux à trois ans, là où la durée d’investissement recommandée pour ces actifs est généralement de cinq à huit ans, voire davantage. Ce que nous pouvons noter, c’est que les sociétés de gestion ont laissé entendre qu’il pourrait y avoir un léger sacrifice de rentabilité en contrepartie de la liquidité offerte, le gérant ne pouvant pas s’engager aussi librement sur des positions longues. Cependant, je pense qu’il y aura de bonnes surprises, en particulier avec la dette privée, où les revenus réguliers versés par les débiteurs rendent le suivi beaucoup plus lisible. L’écart de rendement avec un fonds classique pourrait finalement rester très faible.
Sur quels segments du non-coté travaillez-vous avec les fonds evergreen ?
Nous avons réalisé davantage d’opérations en fonds de dette privée evergreen qu’en private equity, et ce pour une raison simple : lorsqu’une famille est pleinement convaincue par le private equity et sa capacité à délivrer 10 à 14 % de rendement, elle aura naturellement tendance à privilégier un fonds fermé classique plutôt qu’un fonds evergreen pour maximiser ses gains. Sur la dette privée, en revanche, le profil de rendement est plus régulier et prévisible, ce qui rend la formule evergreen plus facile à adopter. Cela étant, je suis convaincu qu’à terme une bonne allocation doit intégrer les deux types de véhicules. C’est une autre forme de diversification : étoffer les stratégies, mais aussi les enveloppes. Les fonds evergreen constitueront peut-être la porte d’entrée dans le non-coté, tandis que le fonds fermé classique représentera la poche la plus long terme d’une allocation globale, au bout du spectre des actifs illiquides.
Quelle place accordez-vous à l’investissement en infrastructure que permettent ces fonds ?
Nous avons quelques positions en infrastructures, mais elles restent modestes. La vraie limite de cette classe d’actifs, c’est ce que j’appelle celle du « storytelling ». Si je proposais à un client d’investir dans une start-up en private equity ou dans la future autoroute qui reliera Castres à Toulouse, il sera instinctivement plus attiré vers la start-up. Il y a une dimension narrative dans l’investissement que l’infrastructure peine à offrir. L’investisseur chevronné, lui, intègre parfaitement l’infrastructure dans une logique de diversification. Cependant, pour les familles, notamment les nouvelles générations, c’est plus difficile à vendre, même si la rentabilité n’est pas moins bonne. C’est là où notre rôle de conseil prend tout son sens : réussir à bien transcrire les atouts de cette classe d’actifs.
Justement, quels sont ces atouts ?
La récurrence des flux du segment des infrastructures est très intéressante. Prenez l’autoroute : il y a un péage, donc un revenu régulier et prévisible. Cette visibilité sur les cash flows permet d’avoir une lecture assez claire de l’investissement et de sa rentabilité dans le temps. Il y a aussi souvent un mix public-privé : des collectivités locales et la Banque européenne d’investissement participent à ces projets, ce qui maintient une certaine stabilité. La limite, en revanche, repose dans la dimension politique que peuvent comporter certaines infrastructures. Il faut savoir dépasser ce biais pour que l’investisseur se concentre sur le business plan réel du projet. Pour un investisseur de long terme qui cherche de la visibilité et de la régularité, je pense qu’une bonne allocation doit faire une place à cette classe d’actifs.
Les fonds evergreen ont-ils convaincu des clients qui étaient jusqu’alors réticents au non-coté ?
C’est précisément là que réside l’intérêt de ces véhicules. La non-liquidité était le principal frein pour certaines familles qui refusaient de s’engager sur des horizons aussi longs. Les sociétés de gestion l’ont compris et ont su innover pour capter ce segment d’investisseurs. Aujourd’hui, les grands acteurs internationaux sont tous positionnés sur cette thématique. Quand des gérants de cette envergure font le choix stratégique de lancer des fonds evergreen, c’est qu’ils ont identifié un volet de nouvelles liquidités à capter. Certains conseillers restent sceptiques, et je comprends leur position : si un client croit vraiment dans le non-coté, pourquoi accepter une potentielle perte de performance ? En revanche, tout le monde ne cherche pas à maximiser les rendements à tout prix. Pour des familles qui visent des objectifs situés entre 8 et 12 %, avec des thématiques d’investissement attractives et une souplesse de sortie, les fonds evergreen ont toute leur place dans une allocation globale.
Un dernier mot quant à l’avenir de ces fonds ?
Nous n’en sommes qu’au tout début de l’histoire. Trois ou quatre ans de recul, c’est peu. Des ajustements seront nécessaires, notamment concernant la taille de fonds maximale capable d’éviter qu’un véhicule ne devienne trop massif et perde en agilité. Typiquement, un fonds qui passe en quelques mois de 1 milliard à presque 2 milliards représente une croissance impressionnante qui appelle à une gestion flexible et technique. Je reste néanmoins convaincu que les fonds evergreen s’inscrivent dans la durée, car ils répondent à un besoin du marché. Ils sont portés par des gérants de premier plan, et les premiers résultats, bien qu’encore partiels, sont encourageants. L’avenir dira dans quelle mesure la liquidité et la performance peuvent coexister sereinement, mais les signaux sont là.
Propos recueillis par Marine Fleury



