Investir dans l’eau ne se résume pas à la détention d’actifs liés à l’eau : l’univers d’opportunité est bien plus large. Porté par des besoins croissants en infrastructures, en technologies et en gestion de la ressource, la thématique est devenue un enjeu économique et stratégique mondial et continue d’offrir des perspectives de croissance structurelle. Entretien avec Dieter Küffer, gérant de portefeuille de la stratégie Robeco Sustainable Water.

Décideurs. Depuis plusieurs années, l’eau est présentée comme un thème d’investissement d’avenir prometteur. Pourquoi ce thème reste-t-il pertinent en 2026 ?

Dieter Küffer. La thèse d’investissement autour de l’eau est aujourd’hui encore plus solide qu’il y a dix ans. La rareté de l’eau, le vieillissement des infrastructures, le durcissement de la réglementation environnementale, la réutilisation industrielle de l’eau, l’adaptation au changement climatique et le rehaussement des normes de qualité continuent d’alimenter des besoins d’investissement à l’échelle mondiale. Il ne s’agit plus seulement d’un enjeu de durabilité, mais d’une priorité économique, industrielle et géopolitique. Gouvernements, municipalités et entreprises augmentent leurs dépenses pour sécuriser la quantité et la qualité de l’eau, ce qui en fait un thème de croissance structurelle plutôt que cyclique.

De quoi s’agit-il exactement lorsqu’il est question d’investir dans l’eau ?

Beaucoup d’investisseurs pensent qu’investir dans l’eau signifie détenir des services publics de l’eau nommés « water utilities », mais, en réalité, l’univers d’opportunité est bien plus étendu. Il est possible d’investir sur l’ensemble de la chaîne de valeur, dont par exemple les technologies de traitement et de filtration de l’eau, les pompes, les vannes et les équipements de régulation des flux, les solutions de test, de mesure et de surveillance, etc.

« L’univers d’investissement lié à l’eau s’est considérablement élargi au cours de la dernière décennie »

Dans le cadre de notre fonds, nous avons décidé de privilégier les entreprises qui permettent une utilisation plus efficiente de l’eau et qui aident à résoudre les problématiques liées à cette thématique, plutôt que celles qui se contentent de détenir des actifs liés à l’eau.

Quels sont aujourd’hui les principaux moteurs de croissance du secteur ?

Il est possible d’identifier cinq grands moteurs de croissance. D’abord, le vieillissement des infrastructures. Une grande partie des réseaux d’eau en Amérique du Nord et en Europe ont en effet plusieurs décennies et nécessitent d’être remplacés. À cela s’ajoute le problème plus général de la rareté de l’eau. Les sécheresses et la concurrence croissante pour cette ressource stimulent les investissements dans l’efficience, la réutilisation et les sources alternatives. La demande du secteur industriel constitue également un moteur majeur, surtout ces dernières années. Les semi-conducteurs, la pharmacie, la production alimentaire et l’industrie manufacturière avancée exigent tous des solutions de traitement de l’eau de plus en plus sophistiquées. Ensuite, le durcissement des normes relatives aux contaminants, au traitement des eaux usées et à la pollution continue de créer de réelles opportunités d’investissement. Enfin, la résilience climatique constitue un moteur essentiel. La gestion des inondations, les infrastructures de gestion des eaux pluviales et la réutilisation de l’eau deviennent des priorités d’investissement critiques dans le monde entier.

En quoi cette thématique diffère-t-elle d’autres investissements liés à la transition écologique ?

De nombreux thèmes liés à la transition verte dépendent grandement du soutien des pouvoirs publics ou peuvent être exposés à la volatilité des prix des matières premières et à l’évolution des régimes de subventions. L’eau se distingue de ces derniers car la demande est en grande partie non discrétionnaire. Les particuliers, les industries et les villes ont besoin d’eau, quelles que soient les conditions économiques. Cette thématique est par ailleurs étroitement liée à plusieurs transitions en matière de durabilité : l’adaptation au changement climatique, la décarbonation industrielle, la sécurité alimentaire et la santé publique.

Quels sont les principaux risques associés à ce type d’investissement ?

Comme pour toute stratégie thématique, des risques existent et nous considérons l’eau comme une allocation stratégique de long terme plutôt que comme un investissement tactique. Pour de nombreux investisseurs, l’eau peut constituer une allocation environnementale centrale au sein d’un portefeuille actions durable plus large et permet d’offrir, entre autres, de vraies possibilités de diversification.


« Certains segments de la chaîne de valeur de l’eau sont sensibles aux cycles économiques. C’est pourquoi une sélection de titres active reste essentielle »

Nous identifions cinq principaux risques. Premièrement, la hausse des taux d’intérêt, généralement défavorable aux investissements actions en général, ainsi qu’à certains segments de la chaîne de valeur de la thématique. Deuxièmement, le risque réglementaire, en particulier pour les services publics. Troisièmement, l’intervention politique sur la tarification de l’eau, qui pénaliserait les services publics, même si elle peut aussi nuire à d’autres segments de la chaîne de valeur si les services publics de l’eau réduisent leurs dépenses en raison de prix de l’eau approuvés inférieurs. S’ajoutent à cela les retards dans les dépenses d’infrastructures publiques et, enfin, les ralentissements économiques affectant la demande industrielle – certains segments de la chaîne de valeur de l’eau restant eux aussi sensibles aux cycles économiques. C’est pourquoi une sélection de titres active reste essentielle.

L’univers d’investissement est-il suffisamment diversifié, ou reste-t-il concentré sur quelques grandes entreprises ?

L’univers d’investissement lié à l’eau s’est considérablement élargi au cours de la dernière décennie, aussi bien en petites capitalisations qu’en moyennes et grandes capitalisations. À l’heure actuelle, les méga-capitalisations – supérieures à 200 milliards de dollars – sont pratiquement absentes de l’univers d’investissement lié à l’eau. Néanmoins, les opportunités d’investissement existent tout au long de la chaîne de valeur. L’univers est donc bien plus vaste et diversifié que ne le pensent de nombreux investisseurs, même si le secteur industriel représente plus de 50 %. Cela étant, les entreprises liées à l’eau de la plus haute qualité disposent souvent de positions de marché solides, d’une propriété intellectuelle attractive et de barrières à l’entrée importantes.

Propos recueillis par Clara Lelièvre

Société citée :

Robeco France

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